ARCHITECTURE VERNACULAIRE

CERAV

COMPTE RENDU / REVIEW

LA QUESTION DES ORRIS (...) DE LA MONTAGNE D'ENVEIG (CERDAGNE)


Christine Rendu, La question des orris à partir des fouilles archéologiques de la montagne d'Enveig (Cerdagne): état des recherches et éléments de réflexion, dans Le paysage rural et ses acteurs, Journée d'étude du 25 novembre 1995 du Centre de recherches historiques sur les sociétés méditerranéennes, Université de Perpignan, 1998, pp. 245-277 (compre rendu / review : Christian Lassure)

De 1987 à 1995, Mlle Christine Rendu a fouillé, sur la montagne d'Enveig en Cerdagne, petit pays des Pyrénées-Orientales, deux sites à cabanes d'estive, respectivement nommés Serrat de la Padrilla 42 et Maura 16.

Ce sont les résultats de ces fouilles dont traite la première partie de cette communication faite lors de la "Première journée d'étude du Centre de recherches historiques sur les sociétés méditerranéennes", qui s'est tenue à Perpignan en 1995. Les affirmations de Mlle Rendu sur l'architecture et les dates d'occupation de ces habitations d'estive ont de telles implications qu'elles ne sauraient laisser sans réagir tout d'abord l'ethnologue que nous sommes, étudiant les architectures de pierre sèche depuis trente ans, mais aussi et surtout le fouilleur de sites médiévaux que nous avons été, ayant à son actif plusieurs articles sur la poterie médiévale (1). Le premier y apprend qu'en Cerdagne l'apparition de la voûte d'encorbellement au niveau le plus modeste de l'architecture vernaculaire se fait dès le XVe siècle ! Le second y découvre que l'on peut retracer l'évolution d'un site archéologique sur sept siècles sans faire appel à l'étude céramologique pour la datation !

Les sites de Serrat de la Padrilla 42 et de Maura 16 sont dépeints comme étant "deux cabanes de bergers en ruines, flanquées de longs couloirs de pierre sèche", qui "ont fonctionné simultanément du XVe au XVIIe siècle, environ", ce qui fait donc trois siècles d'occupation. On comprend mal, dès lors, la "pauvreté du mobilier archéologique" dont se plaint Mlle Rendu dès la première page. Mais il faut croire que cette "pauvreté" est redoutable car de poterie il ne sera plus question dans le restant de l'article. Adieu donc pots, vases et ustensiles utilisés par les bergers pour la confection de leurs repas ou pour la préparation des fromages sur les foyers intérieurs ou extérieurs mis au jour ou dans les cellules dallées destinées à la conservation des fromages dégagées par les fouilles.

La banquette de Serrat de la Padrilla 42 : un confortable moyen de datation

L'ensemble de Serrat de la Padrilla 42 comporte deux cabanes mitoyennes, une grande cabane quadrangulaire orientée nord-ouest sud-est (42-1), à usage d'habitation, et une cabane plus petite, carrée, adossée à l'arrière de la précédente (42-2), à usage de cave à fromages (dans son état initial du moins). La fouille a mis en évidence les remaniements apportés à leur emprise au sol et les changements d'emplacement concernant leurs foyers.

Faute de pouvoir exploiter le moyen de datation traditionnel de l'archéologie – la céramique –, Mlle Rendu s'est rabattue sur d'autres outils.

Tout d'abord, les datations au radiocarbone : la première portant sur la couche la plus ancienne de la cabane principale (entre 1341 et 1470, avec une forte probabilité autour de l'année 1430), la deuxième portant sur un foyer extérieur à l'habitation (XIIIe siècle).

Ensuite, un marqueur chronologique supposé, la banquette trouvée dans la dernière phase architecturale de la cabane 42 -1 : cet aménagement est présent dans toutes les cabanes récentes (XVIIIe -XIXe siècles) de la montagne d'Enveig.

En rapportant et les datations au radiocarbone et l'époque d'apparition des banquettes aux remaniements et reconstructions successifs, l'auteur échafaude, à la page 252, toute une chronologie de l'occupation du site du 13e au XIXe siècle – avec naissance, agrandissement, réduction puis abandon. L'ennui dans ce bel édifice, c'est qu'en dehors du foyer extérieur les structures extérieures à l'habitation (couloir de traite, enclos) ne sont pas attestées aussi haut que le XIIIe siècle – comme l'auteur le reconnaît lui-même à la page 251 – et que la couche la plus ancienne de la cabane principale peut fort bien avoir pré-existé aux structures en pierre sèche. Enfin, une datation au radiocarbone des autres couches et foyers rencontrés aurait assis plus solidement un tel schéma chronologique.

La description du site de Serrat de la Padrilla 42 se clôt sans qu'aucune allusion ait été faite aux matériaux et techniques employés pour couvrir les diverses structures que s'y sont succédé.

Une solution bien pratique pour couvrir : le permis d'encorbeller

Tout comme l'habitation de Serrat de la Padrilla, l'habitation d'estive de Maura 16 consiste en plusieurs cellules mitoyennes, accolées à un couloir de traite. Si pour le premier site Mlle Rendu n'a pas abordé la question du mode de couverture des cabanes, elle est par contre on ne peut plus affirmative et expéditive dans sa restitution des superstructures des cellules de ce 2e site.

Ne lit-on pas en effet que "le plan de la cabane est apparu progressivement, après dégagement d'un important comblement de pierres provenant de l'éboulement des murs de la toiture, dont il est permis de penser qu'elle était construite, comme celle des cabanes encore observables, en encorbellement" (p. 252). Par cette formule magique ("il est permis de penser"), l'auteur coupe court à toute mise en doute.

Poursuivant sur sa lancée, Mlle Rendu affirme, sans aucune précaution oratoire, qu'une troisième alvéole, agglomérée à l'ensemble, est "couverte elle aussi en encorbellement, d'après son remplissage" (p. 254).

Enfin, définitivement enhardie, elle ajoute, quelques pages plus loin, que "l'unité 2 de la cabane 16", surcreusée et dallée, est "sans doute couverte en encorbellement de pierre sèche", tout comme "l'unité 2 de la cabane 42", elle aussi surcreusée et dallée. Effectivement, si l'une est encorbellée, pourquoi l'autre ne le serait-elle pas ?

On sait désormais qu'on a affaire à des cabanes intégralement en pierre. On aurait pourtant aimé avoir plus de précisions sur les calculs opérés par le fouilleur pour déterminer à partir de quels volumes de décombres et en fonction de quelle surface au sol on peut restituer avec certitude une voûte en pierre, plutôt qu'une charpente, sur les murs porteurs. Y a-t-il eu preuve par neuf de cette déduction en remontant, sur la base des murs existants, un couvrement en pierre à partir des matériaux trouvés dans la cabane ?

En admettant même que les structures aient été voûtées, on aimerait savoir sur quels indices Mlle Rendu se fonde pour affirmer qu'il s'agit d'une voûte en encorbellement plutôt qu'une voûte clavée, ou encore une bâtière de lauses jetées sur quelques pannes.

D'ailleurs, qu'entend exactement l'auteur par une expression aussi vague que "construite en encorbellement" : s'agit-il d'un couvrement aux assises encorbellées horizontales ou d'un couvrement aux assises encorbellées inclinées vers l'extérieur ?

Plus un mobilier est abondant, plus il se fait rare

A la différence de Serrat de la Padrilla 42, Maura 16 a "livré un mobilier relativement abondant – pour un site pastoral". On s'attendrait donc à trouver quelques informations sur cette céramique. Eh bien non ! De céramique il n'en est plus question dans le reste de l'article. On aurait pourtant aimé savoir s'il s'agissait de formes céramiques datables du XVe siècle, tout comme les deux monnaies en bronze trouvées dans les fouilles et dont l'auteur s'empare pour dater "les occupations sans doute les plus anciennes". Il n'est pas envisagé un seul instant qu'elles aient pu être abandonnées là bien après leur date d'émission (2).

Mlle Rendu croit conforter sa datation au XVe siècle en mettant en avant l'absence d'une banquette de pierre dans la cabane principale de Maura 16, aménagement qu'elle présente comme étant caractéristique des cabanes d'estive des XVIIIe-XIXe siècles sur la montagne d'Enveig. Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, la présence ou l'absence d'une banquette est davantage la marque d'un souci de confort ou d'indifférence à celui-ci qu'un élément de datation fiable.

Au bout du compte, on a l'impression que, faute d'une datation authentique obtenue par l'étude de la céramique, l'auteur s'est rabattu sur d'autres indices dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils ne convainquent pas entièrement.

Les "barraques" sont dans les "orris"

La lecture de la 2e partie de la démonstration, intitulée "Comparaisons ethnographiques et questions historiques" ne contribue en rien à atténuer la perplexité engendrée par la première partie. Mlle Rendu part dans des considérations très alambiquées visant à établir une parenté entre les sites prétendument médiévaux de la Montagne d'Enveig et ce qu'elle appelle les "orris" du XIXe siècle dans le Val d'Ariège et le Haut Vicdessos.

Mais comment ne pas constater qu'elle pèche par ignorance ou par omission quand elle écrit que "l'enquête reste à faire" pour déterminer si "orri" désigne la "cabane en pierre sèche en général" ou "le pâturage". Cette enquête a été faite il y a belle lurette, elle figure dans notre analyse des travaux d'Anny de Pous publiée en 1978 (3) : à partir des mentions d'archives des XVIIe et XVIIIe siècles fournies par Mme de Pous elle-même, nous y déterminions que le terme "orri" – du moins dans le massif du Canigou – désignait soit un gîte non couvert (au sens restreint) pour les ovins, soit un quartier de pâturage (au sens large), les cabanes portant pour leur part le nom de "barraque" (avec deux "r", francisation du catalan "barraca"). Parmi les plus parlantes de ces mentions, citons :

- "l'orri […] avec les barraques qui y sont construites pour la demeure des gardiens",

- "restirer […] les bestiaux du dit orry […] les y ramener".

La lecture de cette mise au point, qui depuis n'a jamais été remise en question, aurait évité à Mlle Rendu de citer les sempiternelles considérations sur les "orris" "greniers à fromages", puisqu'avant Anny de Pous jamais le terme "orri" n'avait été appliqué à la cave à fromages. Si "orri" vient du latin "horreum" (ce qui reste à prouver), on voit mal des bergers confondre grenier et cave.

Une nouvelle piste sur l'origine de ce terme a été suggérée récemment par Jean Besset, Patrice Castel et Olivier Sanchez (4) qui citent l'hypothèse, avancée en 1882 par un certain A. Garrigou (5), selon laquelle le terme viendrait du basque "larra orri" désignant "l'endroit où paissent les troupeaux". N'ayant guère plus d'informations sur cette étymologie, nous la citons simplement pour mémoire.

Les propres recherches archivistiques de Mlle Rendu ne remettent pas en question le sens véritable d'"orri", elles permettent simplement de mieux cerner l'apparition du vocable en Cerdagne. En 1593, dans un procès les opposant à Guils, les habitants de Puigcerda se défendent en argumentant que dans les montagnes en litige, "han fet orris ho casas para formatgar" (ils on fait des orris ou maisons pour faire le fromage). Il convient de ne pas faire de contresens sur cette phrase : il est question non pas de "greniers à fromages" mais d'installations d'estive où se déroulent des activités conduisant à la fabrication de fromage. Mlle Rendu cite également la mention, rapportée par M. Chevalier en 1956 (6), de "fromages d'orris" dans des redevances en Ariège antérieurement au XVe siècle (p. 267).

Nous ne suivrons pas l'auteur cependant lorsqu'il veut à tout prix établir une équivalence entre ce terme d'"orri" et le "type spécifique de structure à production fromagère correspondant aux sites de Maura 16 et du Serrat de la Padrilla 42" (p. 264) (c'est-à-dire les sites à cabane à plusieurs pièces et à couloir de traite). D'une part la chronologie proposée pour ces sites n'est pas assurée, d'autre part la toponymie reste muette sur ces sites d'estive situés le premier à 2270 m d'altitude, le 2e à 2335 m.

Et ce ne sont pas les cinq toponymes comportant le terme "orri" que Mlle Rendu a découverts dans la zone de la Montagne d'Enveig immédiatement inférieure (c'est-à-dire comprise entre 1800 et 2000 m) qui sont de nature à entraîner l'adhésion (Orri d'en Corbell, Pla de l'Orri, Orri de la Viuda, Orri del Roig et Orri de Salit) : ni le cadastre ni la carte ne les mentionnent et la génération actuelle d'éleveurs les ignore, ainsi que l'auteur le reconnaît lui-même. Sa seule source, précise-t-il, est l'enquête orale (auprès de qui, si même les éleveurs sont muets ?).

Pour que l'on puisse vraiment, avec Mlle Rendu, voir dans Serrat de la Padrilla 42 et Maura 16 "les premiers établissements construits entièrement en pierre" (p. 269) et, dans ce dernier caractère, "le premier indice d'une transformation en profondeur des modes de partage et de gestion des ressources du territoire", un supplément de preuves s'impose. Une belle construction a besoin d'assises solides.

(1) Christian et Jean-Michel Lassure, Découverte de silos médiévaux à Vigoulet-Auzil (Haute-Garonne), dans Archéologie médiévale, t. III-IV (1973-1974); Un four de tuilier médiéval à Saint-Blancard (Gers) et Aperçus sur l'habitat médiéval de Conques à Buzet-sur-Tarn (Haute-Garonne), dans Archéologie médiévale, t. V, 1975; Une batterie de silos médiévaux à Saint-Michel-du-Touch (Commune de Toulouse, Haute-Garonne), dans Les techniques de conservation des grains à long terme (sous la direction de Marceau Gast et François Sigaut), vol. II, Editions du CNRS, 1981.

(2) Christian Lassure, Eléments pour servir à la datation des constructions en pierre sèche, dans L'architecture rurale en pierre sèche, t. 1, 1977, pp. 122-139, en part. pp. 123-124.

(3) Christian Lassure, L'œuvre d'Anny de Pous, dans L'architecture rurale en pierre sèche, suppl. No 1, 1977, pp. 77-86.

(4) Jean Besset, Patrice Castel et Olivier Sanchez, Les orris du Haut-Vicdessos, dans L'architecture vernaculaire en pierre sèche du Midi de la France : unité, diversité, prospective, Actes du colloque d'Auzat et Suc-et-Sentenac des 12-13 juin 1999, FMPS, 2000, pp. 3-15, en part. p. 5

(5) A. Garrigou, Vallées ariégeoises avant l'invasion romaine, Ed. Pomiès, Foix, 1882, p. 17.

(6) Michel Chevalier, La vie humaine dans les Pyrénées ariégeoises, Paris, éd. M. Th. Génin, 1956, 2 vol., 1061 pages, pp. 387-410.


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Dernière mise à jour : le 20 avril 2002 / Last updated : April 20th, 2002

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