ARCHITECTURE VERNACULAIRE

CERAV

CONSTRUCTION D’UNE CAPITELLE DANS LA RÉGION DE LUNEL (HÉRAULT)

Building of a capitelle in the Lunel area, in the Hérault department

Jean-Marie Barre


1re partie

Peintre de métier, j’avais, depuis mes premières esquisses, une quête de réalisme abouti, et d’autre part, un désir de « polytechnique » – au sens de développer une curiosité dans les différentes capacités possibles de la création.

Poussé par ce double idéal, j’ai exercé pendant plusieurs années des travaux et missions divers, tant en France qu’à l’étranger, allant de la peinture de chevalet à la décoration de théâtre, de cinéma, de télévision, mais aussi au décor de bateaux, à l’architecture intérieure, la conception de meubles, la maîtrise d’ouvrage, la peinture monumentale, la fresque, ou la sculpture sur bois comme sur pierre, cultivant ainsi le désir de trouver des réponses concrètes à des défis que les commandes successives m’amenaient à aborder.

Dans mon travail de peintre, je m’intéresse depuis de nombreuses années au monde rural, et il m’est ainsi arrivé de peindre dans mes tableaux, des murs en pierres sèches. Cependant je ne me doutais pas qu’un jour, je les mettrais en œuvre moi-même. Et seul.

En 2003, un client sachant que j’effectuais un travail de recherche sur l’architecture rurale en Provence et Languedoc, me demanda de réaliser un mazet (cabanon). Ce que je fis, de façon traditionnelle, en pierres « du terrain » et mortier de chaux.

Pour voir la capitelle et les deux autres édifices qui l’accompagnent (un mazet, bâti en 2003-2004, et une cabane de gardian, édifiée en 2006), suivre les instructions suivantes : Sur l’autoroute A9 (depuis laquelle elles sont visibles dans le sens Nîmes Montpellier), quelques km après le péage de Gallargues en direction de Montpellier, sortir à l’aire/station d’essence dite d’Ambrussum, et se garer tout de suite à droite. Un portique permet d’accéder à pied sur la route d’accès technique à l’aire. Le franchir et faire 50 m, le mazet, la cabane de gardian et, après, la capitelle, distantes de 100 m l’une de l’autre, se découvrent à quelques mètres.

L’année suivante, j’entamai la construction sur la parcelle voisine, d’une cabane en pierre sèche. De novembre 2004 à mai 2005, soit 1100 heures de travail.

Une fois la localisation de la construction définie, en tenant compte de la volumétrie, l’orientation, etc., il fut décidé d’implanter la capitelle en avant de trois arbres bien développés, emblématiques de la garrigue, à savoir un pin d’alep (au centre), un filaire et un yeuse (chêne vert) de part et d’autre.

L’aire de cailloutis aménagée à l’emplacement et aux abords de la future cabane pour recevoir les livraisons de pierres et éviter que la terre ne se transforme en boue en cas d’intempéries.

Après l’étude précise des lieux, j’optai pour un plan circulaire, de type « cabanon pointu », de 4,70 m de haut et 5 m de diamètre, les murs faisant un mètre à la base.

J’entamai les travaux par l’aménagement d’un chemin d’accès en empierrant soigneusement, ceci pour permettre la circulation tant des véhicules que de la brouette (à cet égard, le traitement donné aux parcours de circulation est particulièrement important pour s’épargner des acheminements fastidieux au milieux de trous ou, pire, de boue).

Je réalisai ensuite, et pour les mêmes raisons, une aire en caillouté de 15 m de diamètre ayant pour centre la future construction.

Les fondations et les axes du futur bâtiment, tracés au sol avec de la peinture rouge.

J’acheminai ensuite une quinzaine de camions de terre et pierres (voire de rochers, qui seront cassés ensuite à la masse), extraits d’un site de conditionnement de remblais issus de travaux sur la commune, et que je disposai à cheval sur l’aire et en périphérie, préservant ainsi la circulation au centre.

Je traçai ensuite au sol le plan des fondations que je creusai à la pelle mécanique (0,80 m x 1,50 m), ainsi qu’un trou au centre, destiné à recevoir ultérieurement ce que j’appelle le mât (poteau destiné à servir de guide et de repère au centre du bâtiment).

La tranchée circulaire de fondation après creusement (largeur : 1 m 50, profondeur : 0 m 80).

Je coulai ensuite le béton (fabriqué dans ma bétonnière) à l’aide d’une brouette, en ajoutant dans la fouille de grosses pierres emboîtées autant que faire se peut et au fur et à mesure par lits de coulée (béton cyclopéen).

« Béton cyclopéen » (béton coulé sur des pierres jointives et bien calées) remplissant la tranchée de fondation.

A la fin, je bloquai une réservation en PVC au centre afin d’y couler, plus tard, le mât.

La tranchée de fondation, remplie de béton cyclopéen et arasée, prête à recevoir les premières assises de la cabane.

Pendant que le béton prenait, j’entamai le tri de mes pierres dans les tas, à l’aide de la pioche et de la barre-à-mine et je les rapatriai par rangées autour des fondations (en mettant ensemble par exemple les rares pierres d’angle ou les encore plus rares lauzes). Je me garantissais ainsi d’un gain de temps dans la « chasse » aux pierres ad hoc afin de monter mon appareillage plus assurément et en conservant ma concentration, élément déterminant tant pour la solidité du bâti que pour ma propre sécurité.

Le premier anneau (pierres liées au béton) avec, en son centre, le mât et son carrelet servant à reporter les cotes du plan en coupe du bâtiment.

Après avoir tracé mon plan au sol sur la semelle de béton, j’entamai soigneusement les premiers rangs en gros appareil. Bien que ma volonté fût de respecter une mise en œuvre traditionnelle, j’y dérogeai cependant. En effet, j’avais été frappé par l’expérience de Pierre Martel et son équipe de bâtisseurs concernant l’édification d’un cabanon pointu en haute Provence et racontée dans un livre (1) : alors qu’ils étaient parvenus à une certaine hauteur, tout s’était subitement effondré ! (heureusement personne n’était sur le chantier à ce moment là…).

(1) Pierre Martel, La construction du cabanon, dans Pierre sèche en Provence, Les Alpes de Lumière, No 89-90, 1er et 2e trim. 1984.

Le sol autour du bâtiment, régulièrement nettoyé pour faciliter la circulation du diable et de la brouette.

Pour cette raison, je construisis les quarante premiers centimètres de haut en mortier, et c’est sans doute grâce aux discussions avec l’un de mes amis maçon, compagnon du Devoir, venu me rendre visite sur ce chantier d’un autre âge, que je me décidai à rentrer dans le rang, si je puis dire, et à bâtir comme le veut l’usage, c'est-à-dire à sec (bien qu’il se rencontre, ici ou là, quelques cabanes avec du mortier de terre).

Les 40 premiers centimètres du corps de base : les grosses pierres du parement enserrent un garni de pierraille, le tout lié au béton.

Dans la volonté de bâtir correctement, je pris le parti d’utiliser le plus souvent possible de gros moellons et d’alterner les lits assisés avec l’opus incertum.

Le corps de base, arrivé aux deux tiers de sa hauteur : deux longs madriers, posés sur l’arase et soutenus par un échafaudage, servent de rampe pour monter les gros blocs sur le plan de travail.

Mes outils étant traditionnels (masse, massette, marteau de taille, etc. ), tout le travail se fit à la main. Afin de rester dans les proportions prévues, je me servis de mon guide articulé autour du mât pour marquer les cotes correspondant à mon plan (à l’intérieur comme à l’extérieur).

Le corps de base terminé, prêt à recevoir la rangée de dalles débordantes marquant le passage à la partie de couvrement.

Outre le fait d’éviter en permanence les coups de sabre, je calai mes pierres de tous côtés en soignant le garni du centre (entre les deux parements) de façon à éviter les risques de basculement par écrasement des queues et, conséquemment, le relèvement des faces.

Le parement extérieur du corps de base : les pierres, petites comme grandes, sont soigneusement calées.

2e partie

A partir d’une certaine hauteur, il fut nécessaire de construire un plancher à l’intérieur (à 80 cm de haut) de façon à disposer mes pierres, mes seaux de cailloux, mes outils ainsi que plus tard un échafaudage simple, identique à celui que je faisais tourner à l’extérieur.

L’entrée de la cabane après la pose des linteaux. À l’intérieur, le plancher surélevé, à 80 cm du sol. Les parpaings servent de marche.

Ce travail physique m’obligea parfois – et de plus en plus en fonction de l’élévation de l’ouvrage – à des conditions de portée difficile, particulièrement au centre compte tenu du rétrécissement de la coupole et de l’exiguïté de l’échafaudage.

Le linteau et l’arrière-linteau désormais en place, grâce au plan incliné de madriers et à un tire-fort.

Pour le linteau et le contre-linteau, j’avais sélectionné deux pierres de bonne section. Tout au moins le pensais-je. Ouverte à 90 cm, la baie d’entrée allait me poser un problème. En effet, je m’aperçus, un peu tard, que les deux pierres en question, une fois dégagées complètement des gravats, apparaissaient trapézoïdales ! Malgré un encorbellement, les linteaux ne disposaient que de trop peu d’assise de part et d’autre.

Aperçu, à travers l’embrasure de l’entrée, de l’échafaudage métallique posé sur le plancher surélevé. Ici encore, un parpaing sert de marche.

Face au risque d’affaissement de ces éléments particulièrement exposés à la charge, je décidai de les conserver dans leur rôle de stabilisateur de poussées latérales des murs et de les soulager totalement par l’établissement d’un arc de décharge de plein cintre. Pour pouvoir mettre en place mes énormes linteaux, je procédai à l’installation d’un plan incliné de deux madriers, sur lequel les hisser à l’aide d’un tire-fort. Opération qui ne se fit pas sans mal !

Coffrage fabriqué pour édifier un arc en plein cintre au-dessus du linteau.

Je réalisai ensuite, avec du bois de récupération, un coffrage destiné à supporter la matérialisation de l’arc. Cependant je disposais, malgré mes dizaines de tonnes de gravats, de très peu de lauzes (lesquelles m’auraient facilité la tâche) pour réaliser cette pièce maîtresse. Il me fallut donc les tailler de façon à épouser la courbe de la voûte, tant pour l’intrados que pour l’extrados.

L’arc de décharge au-dessus du linteau : il ne reste plus qu’à retirer le cintre.

 

L’intrados de l’arc de décharge après décintrage. À l’arrière, pierres posées sur l’échafaudage métallique intérieur.

J’étais cependant limité par la hauteur de la corniche (2,25 m), affleurant pratiquement le sommet de l’arc. Pour répartir la charge à cet endroit, je pris soin de placer des pierres larges.

L’extrados de l’arc de décharge.

Je réalisai ensuite la corniche, avec beaucoup de difficulté pour trouver des pierres de section et de dimension harmonieuses sur l’ensemble du pourtour.

L’entrée avec son arc de décharge désormais opérationnel : l’arc a été extradossé de niveau et la collerette de dalles sablières saillantes posée.

 

A cet égard, le rôle de cette corniche est multiple : repousser le ruissellement des eaux de pluie, rompre l’allure « pain de sucre » par un décrochement en débordement, offrir un chaînage supplémentaire, et surtout servir d’échafaudage d’appoint, tant pour le bâtisseur que pour les outils et les matériaux.

L’embrasure intérieure de l’entrée avec les deux énormes linteaux et l’arc de décharge. La construction de la voûte est amorcée.

3e partie

Première étape de l’édification du couvrement, la collerette de dalles sablières a été posée sur l’arase du corps de base.

 

Le corps de base et la collerette, vus depuis l’aire devant l’entrée.

 

Le plancher et l’échafaudage intérieurs après nettoyage des gravats gênant la circulation. L’arase circulaire laisse voir la disposition des pierres de la partie de couvrement à son amorce.

 

Les pierres, disposées en boutisse, de l’amorce de la voûte.

 

Les pierres destinées à la partie de couvrement, disposées par rangées, à l’extérieur de l’aire de circulation.

 

Les mêmes, vues d’en haut.

 

Une des premières assises du couvrement : entre les boutisses jointives de la voûte et les pierres du revêtement, un blocage de petites pierres et de cailloutis. L’amorce de la collerette se dessine sur la droite.

 

Le tiers inférieur du couvrement est monté.

 

Une des fonctions de la collerette : celle d’échafaudage d’appoint.

 

Vue en contre-plongée montrant le resserrement progressif des assises de la voûte : appuyée contre l’échafaudage, l’échelle servant à y accéder.

 

Le mât central et son bras horizontal articulé permettant de resserrer progressivement les assises du couvrement.

 

Le couvrement arrivé à la moitié de sa hauteur.

 

Le cercle intérieur se resserre : le carrelet, articulé sur le mât central, s’élève à chaque nouvelle assise. Les casiers contiennent des pierres triées selon leur taille et leur forme.

 

L’étroitesse du cercle oblige désormais à travailler depuis l’extérieur seulement, d’où l’échelle appuyée contre le couvrement. Toutes les pierres sont désormais retaillées.

 

Le revêtement du couvrement vu en plongée : les pierres sont taillées de façon à avoir leurs côtés qui convergent vers l’intérieur.

 

L’intrados de la voûte avec sa succession d’assises circulaires de diamètre dégressif. Peints sous la dalle de fermeture, le nom du constructeur (Jean-Marie Barre) et les dates de début et de fin des travaux (nov 04 – mai 05). Face à l’entrée, sur les pierres de deux assises successives, la devise DIRE CE QUE L’ON FAIT, FAIRE CE QUE L’ON DIT.

 

Détail de l’intrados de la voûte montrant la dédicace gravée par l’auteur en mémoire de son grand-père : A mon grand-père Jacques Clivio † Entrepreneur, suivie du dessin d’un marteau et d’une truelle entrecroisés.

 

Le revêtement du couvrement, vu de près : les pierres sont disposées de façon à avoir leur face oblique en parement.

 

Achèvement du cône : les dernières assises sont maçonnées au mortier de chaux pour mieux résister aux bourrasques de vent.

 

La dernière pierre, sur le faîte.

 

L’auteur plaçant la dalle faîtière.

 

Le couvrement achevé : appuyé contre lui, à gauche, l’échelle indispensable à la réalisation des dernières assises.

 

Ultime intervention sur l’édifice : l’interpolation d’une claire-voie de lauses dans l’embrasure de l’arc de décharge au-dessus des linteaux.

POUR VOIR LA CAPITELLE, LE MAZET ET LA CABANE DE GARDIAN

Pour voir la capitelle et les deux autres édifices qui l’accompagnent (un mazet, bâti en 2003-2004, et une cabane de gardian, édifiée en 2006), suivre les instructions suivantes :
Sur l’autoroute A9 (depuis laquelle elles sont visibles dans le sens Nîmes Montpellier), quelques km après le péage de Galargue en direction de Montpellier, sortir à l’aire/station d’essence dite d’Ambrussum, et se garer tout de suite à droite. Un portique permet d’accéder à pied sur la route d’accès technique à l’aire. Le franchir et faire 50 m, le mazet, la cabane de gardian et, après, la capitelle, distantes de 100 m l’une de l’autre, se découvrent à quelques mètres.

 

Le mazet dans son cadre.

 

La cabane de gardian.


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© Jean-Marie Barre - CERAV

Le 1er mai 2008 / May 1st, 2008 - Le 20 mai 2008 / May 20th, 2008 - Le 29 mai 2008 / May 29th, 2008

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