ARCHITECTURE VERNACULAIRE

CERAV

LES CORTALS DE PIERRE DU CONFLENT (PYRÉNEES-ORIENTALES)

The stone sheep shelters of the Conflent region, Pyrénées-Orientales

Christian Lassure


Dans le parler catalan des Pyrénées-Orientales, bergerie se dit cortal, que le bâtiment soit dans un village ou sur un lieu de pâturage, qu'il soit couvert d'une toiture de tuiles ou de chaume ou d'une voûte de pierre sous un revêtement de terre.

C'est sous ce vocable de cortal qu'étaient désignées les grandes bergeries en pierre que l'on rencontre dans le haut Conflent, sur les communes de Corneilla-de-Conflent, Clara, Sansa, Prades, à des altitudes allant de 620 m à 1645 m. Ces bergeries destinées aux ovins ne sont pas, contrairement à certaines affirmations, des séchoirs ou « greniers » à fromages (si tant est que l'on puisse parler de « greniers » à propos de fromages), fonction dévolue à un autre type de bâtiment.

Terminologie

On a cru que le terme orri (littéralement « grenier ») était le nom de ces constructions. Il n'en est rien : ainsi, ce qui est qualifié d'orri dans l'exemple de Sansa, c'est le plateau lui-même, consacré à la culture des céréales (grains) avant le XIXe siècle, avant de servir de pacage.

Autre preuve : à Taurinya, une grande bergerie en pierre porte le nom de Cortal d'En Manuel.

Architecture

En forme de longs parallélépipèdes aux murs de calcaire, de schiste ou granit bâtis avec ou sans mortier, ces bergeries ont pour façade un des pignons et pour couvrement une voûte clavée en berceau (cortal du Pla de l'Orri à Sansa) ou un plafond de dalles soutenu par des pilastres engagés dans les murs latéraux et aux faces encorbellées (La Rofaga à Prades, Ambullà à Corneilla-de-Conflent, Ciscal à Clara). Le haut du pignon-façade est soit rectiligne, soit marqué par un très léger fronton. L'étanchéité est assurée par un revêtement de terre (ou terrat) engazonné, légèrement bombé ou à deux versants à peine marqués.

Contexte économique et social

On trouve ces cortals à l'architecture particulière sur des plateaux (ou plas) situés entre 800 m et 1400 m d'altitude. L'un de ces cortals, le cortal Delcasso du Pla de l'Orri à Sansa, nous renseigne, grâce à l'étude archivistique qui en a été faite, sur leur genèse. Non porté sur le cadastre de 1824, il fut édifié dans le courant des trois derniers quarts du XIXe siècle pour le compte du plus riche propriétaire foncier local afin d'abriter son troupeau, lequel représentait 1/3 du cheptel ovin de la commune entre 1897 et 1900. À Sansa, la famille Delcasso avait acquis la totalité du pla.

Chacune de ces bergeries en pierre a nécessité, pour sa construction, l'extraction de centaines de tonnes de pierre et l'intervention de maçons à pierre sèche, ce qui suppose un investissement financier important que seuls de gros propriétaires étaient en mesure de consentir.

Monographies

Le cortal de La Rofaga à Prades

Altitude : 620 m.

De plan en forme de trapèze rectangle, il fait extérieurement 10,30 m de long sur 5,85 m de large et intérieurement 8,95 m sur 4,10 m, son pignon-façade représentant le côté oblique du trapèze.

A mi-longueur, se font face deux piliers engagés dans les parois latérales (autrement dit des pilastres). Faisant saillie de 1 m à la base, ils se rejoignent à 2 m de hauteur, divisant l'intérieur en deux travées voûtées en coupole (hauteur sous voûte : 2,87 m).

La voûte de la seconde travée est coiffée par une dalle percée d'un trou rond de 25 cm de diamètre, peut-être destiné à l'aération (plutôt qu'à l'évacuation de la fumée d'un foyer — incongru dans une étable à ovins).

Cinq petites ouvertures d'aération sont percées dans les parois à environ 50 cm du sol, deux dans chaque mur long, une dans le mur du fond.

Pignon-façade du cortal de La Rofaga à Prades.

Le cortal d'Ambullà à Corneilla-de-Conflent

Altitude : 738 m.

Construit en pierres et dalles calcaires, il épouse la forme d'un parallélépipède, mesurant extérieurement 10,60 m de long sur 5,60 m de large et intérieurement 9,18 m sur 3,80 m.

Deux paires de pilastres aux faces encorbellées divisent l'espace intérieur en trois travées à peu près égales. Les faces antérieures des pilastres s'incurvent en encorbellement jusqu'à un plafond de grandes dalles vers 3 m de hauteur, au-dessus du couloir central. Les faces latérales des pilastres et les parois latérales de la nef convergent jusqu'à un plafond transversal de grandes dalles vers 3,20 m de hauteur. Les pierres des pilastres ont leur parement taillé en biseau.

Document Christian Lassure

Il y a trois ouvertures d'aération, deux de chaque côté de la travée centrale, une dans la paroi du fond.

L'entrée, disposée dans l'axe médian de l'édifice, regarde vers le sud. D'élévation rectangulaire, elle est couverte d'une série de six rondins posés côte à côte, ce qui ne traduit pas une grande ancienneté.

A l'extérieur, la bâtisse est entourée d'un contrefort continu, sauf devant le pignon-façade. À l'arrière, pour éviter que ce contrefort n'obture l'orifice dans la paroi, un trou a été réservé dans son prolongement.

La cabane du berger s'élevait à l'angle ouest de la bergerie. Il n'en reste que quatre pans de murs en pierres liées au mortier de terre et dont les hauteurs conservées attestent l'existence d'une ancienne toiture à une pente, le mur de l'entrée faisant 1,50 m de haut, celui du fond 3 m et les murs latéraux entre 2 m et 2,50 m. Les parois intérieures étaient revêtues d'un enduit au mortier de chaux et de sable. Une fenêtre, munie d'un chambranle en bois, se découpe dans la paroi du fond.

Façade et mur long de droite vus depuis l'aval. Le parallélépipède formé par le cortal apparaît clairement. © Christian Lassure.

 

La cabane de berger qui se dressait à l'angle de gauche du pignon du cortal (vue prise depuis le sommet de ce dernier). Il ne reste que quatre pans de murs, la toiture de tuiles ayant disparu depuis longtemps. © Christian Lassure.

 

Le pignon-façade vu depuis l'aval, avec les gros blocs chaînés formant l'angle avec le mur long de droite. © Christian Lassure.

 

Encadrement de l'entrée : montants en blocs disposés sommairement en alternance de boutisses et de panneresses, couvrement en rondins de bois, dont seul le premier est visible. Les rondins sont d'origine, ils ont à peine fléchi sous le poids de la maçonnerie supérieure. © Christian Lassure.

 

Le pignon arrière, caché en partie inférieure par le contrefort continu rajouté sur trois côtés du bâtiment. L'orifice réservé au centre du contrefort est dans la continuation d'un regard. © Thierry Vidal.

 

Le revêtement de terre engazonnée (terrat) recouvrant l'extrados du voûtement de l'édifice. © Christian Lassure.

 

La nef intérieure vue depuis l'entrée, avec ses quatre pilastres encorbellés symétriquement opposés deux à deux et montant juqu'au plafond de grandes dalles. © Christian Lassure.

 

En contreplongée, le plafond transversal de la travée centrale : il est fait de dalles plus petites et plus hautes que celles du plafond longitudinal. © Christian Lassure.

 

Le pilastre du fond à gauche : le parement des pierres est taillé en biseau de façon à procurer une paroi lisse, sans aspérités qui accrochent. les traces de l'outil de taille sont bien visibles sur certaines pierres. © Christian Lassure.

 

Le pilastre du fond à droite. © Christian Lassure.

 

Le plafond de dalles longitudinal au niveau des deux pilastres du fond. © Christian Lassure.

 

Le cortal de Ciscal à Clara

Altitude : 1400 m.

Construit en schiste, il mesure extérieurement 16,15 m de long sur 5,75 m de large et intérieurement 13,85 m sur 3,85 m.

Sa nef est divisée en quatre travées par trois paires de pilastres, aux faces encorbellées, qui supportent un plafond de dalles à 2,35 m de hauteur (au minimum, en raison de la présence d'une couche de fumier desséché sur le sol). Les parements des pierres sont bruts, non régularisés. Chose curieuse, les pilastres du côté long occidental sont plus resserrés que ceux du côté long opposé, ce qui a pour effet de créer des travées dissymétriques.

Il y a trois aérations, deux dans le mur long occidental, une troisième dans le pignon arrière. L'embrasure de cette dernière est fermée par des barreaux de schiste.

Un contrefort continu longe la moitié postérieure du mur long occidental, celui-ci donnant sur un ravin.

Le cortal du Pla de l'Orri à Sansa

Altitude : 1645 m.

Ce vaste bâtiment de plan rectangulaire, construit en blocs et dalles de granit, mesure extérieurement 23,80 m sur 7,10 m et intérieurement 21,40 m sur 4,40 m. C'est le plus grand des cortals en pierre. La hauteur extérieure des murs longs est de 2,50 m. Il est couvert d'un toit en terre à deux versants faiblement inclinés.

Le pignon-façade a ses rampants en forme de fronton tandis que le pignon arrière est surmonté d'une croupe.

La nef intérieure est un long berceau brisé, haut de 3,35 m, dont les naissances sont à même le sol : ce voûtement est obtenu par un clavage de grandes dalles selon un arc en forme d'ogive.

Le mur long occidental est percé de trois orifices de ventilation tandis qu'un regard axial traverse le mur du fond. Le mur long oriental est aveugle.

L'entrée, ménagée dans l'axe médian du pignon méridional, est haute de 1,85 m et large de 1,28 m à la base. Elle a pour montants de gros blocs appareillés en besace, une dalle pour linteau et une autre comme pierre de seuil. Un encadrement en bois de sapin, fixé dans l'embrasure, recevait une porte en bois.

Le bâtiment ne figure pas dans le cadastre de 1824, c'est dire que son édification est postérieure à la date d'achèvement du premier cadastre.

Cortal du Pla de l'Orri à sansa (Pyrénées-Orientales) en 1982 : L'échancrure dans la partie de gauche correspond à l'effondrement de la voûte clavée en berceau brisé en arrière du pignon-façade. Le personnage permet de se faire une idée des dimensions de la bâtisse. © Christian Lassure.

 

Le mur long de droite (par rapport au pignon-façade), au parement bâti en gros galets empilés. En arrière, le versant engazonné du toit de terre ou terrat. © Christian Lassure.

 

Le mur long de gauche (par rapport au pignon-façade) : sur une partie de sa longueur, on distingue une ancienne arase de galets posés verticalement sous une recharge ultérieure de petits galets. © Christian Lassure.

 

Entrée ménagée dans le pignon-façade, sous la pointe du fronton. Une porte en bois s'articulait sur des gonds fichés dans le montant de droite du chambranle en bois. © Christian Lassure.

 

L'angle de droite du pignon-façade, formé par un chaînage grossier de gros galets plats. © Christian Lassure.

 

L'angle de gauche du pignon-façade, formé par un chaînage grossier de gros galets plats et de grandes dalles. © Christian Lassure.

 

La voûte clavée, en berceau brisé, de la bergerie. Les assises de pierres sont inclinées vers l'intérieur (et non vers l'extérieur comme dans le cas d'une voûte encorbellée). © Christian Lassure.

 

Effondrement de la voûte clavée en arrière du pignon-façade : en position inclinée : contre la paroi intérieure du pignon, subsistent quelques-unes des grandes dalles qui faisaient office de claveaux. © Christian Lassure.

 

Brèche ouverte dans la voûte à la suite d'une percée faite par des visiteurs cherchant à évacuer la fumée d'un foyer. De convexe, les arcs des deux demi-voûtes sont désormais concaves, et font ressortir l'inclinaison des pierres vers l'intérieur. © Christian Lassure.

 
Document Christian Lassure

Le Pla de l'Orri sur le cadastre napoléonnien et sur le cadastre moderne : L'expression "Pla et Ribes de l'Orri" est révélatrice du fait que l'orri est bien une réalité spatiale, une surface et non un bâtiment. © Christian Lassure.

 
Document Christian Lassure

Relevé en plan, coupe et élévations du Cortal Delcasso au Pla de l'Orri à Sansa. © Christian Lassure

 

Le pignon arrière, avec ses puissants chaînages aux angles, son regard axial. © Christian Lassure

 

 Regard partiellement obturé dans le pignon arrière. © Christian Lassure.

Autres types architecturaux de cortals

Une grande variété architecturale a existé en matière de cortals.

Dans la vallée de la Castillane, le terme cortal était appliqué à des étables foraines de montagne, témoins d'un mode de vie associant la vallée, où l'on séjournait l'hiver au village, et la montagne où l'on disposait d'un abri pour la belle saison. Ces cortals comportaient deux logements accolés, l'un formé de la juxtaposition d'une étable et d'une cuisine, l'autre de la superposition d'une bergerie et d'une chambre. On a ici un type de bâtiment qui ressemble davantage à ce qu'on appelle borde dans l'Ariège.

Sur la commune de Py, existaient naguère de petits cortals en pierre maçonnée, couverts d'une bâtière de chaume maintenue en place par des perches lestées d'une lourde pierre. Ils servaient toutefois à abriter des bovins et non des ovins.

Enfin, vers Fontpédrouse, se dressent de grands cortals circulaires non voûtés, à mur périphérique et à colonne pleine ou à tourelle ajourée centrale, entièrement construits en pierre sèche. Ils avaient pour toiture une enrayure de chevrons couverte de branchages ou peut-être de bâches. Ils auraient servi à protéger les agneaux des loups.

 

Cortal circulaire à tourelle centrale ajourée par quatre arches. Le mur périphérique a le haut de sa paroi intérieure qui part saille intérieurement. L'entrée est visible au premier plan (linteau). © Sylvie Rodère.

 

Cortal circulaire à colonne centrale. Les parois intérieures du mur périphérique saillent intérieurement vers le haut. L'évasement de la tête de la colonne laisse voir une retraite ou devaient poser les chevrons. © Sylvie Rodère.

 

La colonne centrale, véritable tour de force d'équilibre, et l'entrée formée de deux encorbellements opposés sous un linteau. © Sylvie Rodère.

Les cortals de l'Aude et de l'Hérault

Il faut savoir que cortal, pris dans le sens de bergerie, était employé également dans les parlers occitans de l'Aude et de l'Hérault.

A Ginestas, près de Narbonne, un acte de louage des services d'un majoral (ou chef des bergers) de 1555 fait obligation à ce dernier de fournir l'huile pour l'éclairage du cortal tant que les troupeaux demeureront dans ce local, cette obligation devant cesser quand les bêtes seront à la jasse (c'est-à-dire au bercail).

Dans les Corbières audoises, d'anciens cortals, délestés de leur toiture de tuiles, dressent au ciel leur squelette de pierre, leur toiture retirée ou effondrée laissant voir deux ou trois rangées d'arcs maçonnés en plein cintre.

Une réalité sémantique mouvante

Le sens des mots n'étant pas intangible, on ne sera pas étonné de savoir que dans le parler de l'ancien Comté de Foix, cortal désignait non pas une bergerie mais un enclos pour le bétail.

De même, le terme orri s'appliquait, dans les montagnes d'estive du haut Vicdessos dans l'Ariège, au site d’exploitation pastorale. Sens que l'on retrouvait d'ailleurs dans les estives du Conflent : ainsi la communauté de Cattla à Taurinya avait depuis le XVIe siècle une concession sur la montagne de Queraix « tant pour y placer son orry que pour y élever des barraques pour l'asile de ses bestiaux et des bergers ».

La fin des cortals

« Les cortals des alpages sont tombés en ruines », nous dit Jean Rigoli dans Histoire de Mentet. Chronique d'un village du Conflent. Bientôt, si l'on n'y prend garde, même les cortals de pierre encore debout (car les mieux construits et les plus récents), s'effaceront faute de mesures conservatoires.

Les grands cortals de pierre du Conflent, vestiges d'un des derniers stades du pastoralisme régional au XIXe siècle, méritent non seulement qu'on leur conserve leur nom catalan authentique mais aussi qu'on reconnaisse leur remarquable originalité architecturale et l'étonnant savoir-faire des artisans anonymes qui les ont édifiés.

Sources

* Pierre Ponsich, ''Cabanes et "orris" de pierre sèche des Pyrénées-Orientales, dans Etudes roussillonnaises, t. V, 1956, pp. 305-317.
* Paul Cayla, ''Dictionnaire des institutions, des coutumes et de la langue en usage dans quelques pays de Languedoc de 1535 à 1648, Montpellier, 1964.
* Anny de Pous, L'architecture de pierre sèche dans les Pyrénées méditerranéennes, dans Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, nouvelle série, 3, année 1967, Paris, B.N., 1968, pp. 21-115.
* Anny de Pous, L'architecture de pierre sèche des Pyrénées méridionales, dans Archéologia, No 85, août 1975, pp. 20-28.
* Christian Lassure, L'œuvre d'Anny de Pous, dans L'architecture rurale en pierre sèche, suppl. No 1, 1977, pp. 77-86.
* Claude Gendre et Christian Lassure, Contribution à l'étude de l'héritage architectural d'un village du haut Conflent : Sansa, Etudes et recherches d'architecture vernaculaire, No 3, 1983, 28 p.
* Jean Guibal, Henri Raulin, Volume Languedoc-Roussillon du Corpus de l'architecture rurale française, Editions A. Die, 1994. en part. Les maisons des champs, pp. 45-49.


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© CERAV

14-15 juillet 2007 / July 14th-15th, 2007

Références de l'article :
Christian Lassure,
Les cortals de pierre du Conflent (Pyrénées-Orientales) / The stone sheep shelters of the Conflent region, Pyrénées-Orientales, http://www.pierreseche.com /cortals_du_conflent,
14-15 juillet 2007 / July 14th-15th, 2007

Une version du présent article fait l'objet d'une page dans l'encyclopédie en ligne de langue française Wikipédia (titre : Cortal).

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