ARCHITECTURE VERNACULAIRE

CERAV

RECENSION 16 / REVIEW 16

LES CHAFURDÓNS DU VAL DE XÁLIMA (ESTRÉMADURE)


José Luis Martín Galindo, A síngularíaí dos chafurdóns do Val de Xálima, extrait de Piedras con raices, 1a monografia de estudios de ARTE (Asociación por la arquitectura rural tradicional de extremadura), publié par l’institution culturelle « El Brocense » (Diputación Provincial de Cáceres), s. d. (2000), pp. 357-399. (Compte rendu : Christian Lassure).

Le professeur Galindo a eu la bonne idée de nous envoyer un tiré-à-part de son étude intitulée « A síngularíaí dos chafurdóns do Val de Xálima » (La singularité des chafurdóns – cabanes – du Val de Xálima) et faisant partie du volume « Piedras con raices » (Pierres enracinées) publié par l’association estrémadurienne ARTE (Asociación por la Arquitectura Rural Tradicional de Extremadura) dont il est le président.

Il faut savoir que le Val de Xálima, une vallée isolée située dans la partie nord-ouest de la région autonome d’Estrémadure et jouxtant le Portugal, a son langage propre, le fala, issu du galaïco-portugais médiéval et parlé par les quelque 5000 habitants des communes de Sã Martin de Trebehu, d’As Elhas et de Valverdi du Fresnu.

Spécialiste de cet isolat lusitanien en Estrémadure, le professeur Galindo est l’auteur de plusieurs articles sur les aspects culturels, socio-historiques et linguistiques de cette micro-région. Dans cette nouvelle étude, il se fixe pour but de décrire les cabanes en pierre sèche de l’endroit, dénommées os chafurdóns à Valverdi et os chafurdôs à Elhas et Sã Martin et dans lesquelles il veut voir des similitudes avec les restitutions des habitations de la culture des castros celtes étudiés autrefois par Ramón Menedez Pidal et Luis Pericot García. Sans nous appesantir sur cet exercice périlleux de comparaison entre des phénomènes architecturaux séparés non seulement par la fonction (maisons, habitations permanentes pour les unes, cabanes, abris temporaires pour les autres) mais aussi par plusieurs millénaires, sans l’interposition de jalons intermédiaires, nous retiendrons la seule description objective des chafurdóns de notre époque.

Avant d’entrer dans le vif su sujet, l’auteur rappelle ce que sont les chozos (cabanes) de l’Estrémadure et, plus généralement, de la péninsule ibérique.

Il s’agit d’habitations temporaires ou permanentes de paysans ou de bergers, dotées d’un confort minimum. De plan généralement circulaire, elles se rencontrent dans la majeure partie de la péninsule, et surtout dans la partie la plus occidentale de celle-ci.

Sur la base des matériaux employés, les chozos se répartissent en trois types.

Le premier type consiste en cabanes entièrement végétales, soit fixes, soit transportables, constituées d’une armature conique de perches, couvertes le plus souvent de genêt et parfois de paille de céréales. Les chozos transportables en paille tressée sont caractéristiques de l’Estrémadure.

Le deuxième type est représenté par des édifices de plan circulaire, aux murs de pierre et au couvrement conique fait de perches convergeant vers un poteau central, le matériau de couverture étant des branchages ou de la paille. Des exemplaires en sont visibles dans la région de La Vera.

© José Luis Martín Galindo

Le troisième type est constitué par des édifices de plan circulaire construits en pierre granitique ou schisteuse et dont les parois vont en se resserrant pour former une voûte encorbellée. Les chafurdôs du Val de Xálima ressortissent de ce troisième type, lequel se rencontre également de l’autre côté de la frontière avec le Portugal, où ces édifices se nomment choços et chafurdões. Mais le type est aussi présent dans d’autres coins de l’Estrémadure : sous le nom de bujíus/bohíos dans les régions de Cáceres et d’Alcántara, de bobias dans la région de Garrovilla, de torrucas dans la région de Llerena et de bóvedas en Valle del Ambroz.

On a arrêté de construire des chafurdós dans les années 1960. Ils étaient l’œuvre des pedreirus (à Eljas et à Valverdi) ou peireirus (à Sã Martín), spécialistes de la maçonnerie à sec qui excellaient dans la construction non seulement des chafurdós mais aussi d’autres ouvrages en pierres sèches (cabanas, tenâs, currais, pariôs, poius, caleijas ou caminhus).

Les habitants des trois localités du Val de Xálima identifient l’architecture en pierre sèche avec les minhotus, des maçons de la région portuguaise de Miño qui venaient dans le Val de Xálima pour trouver du travail.

Cette typologie est suivie par un développement sur les techniques de construction et les caractéristiques architecturales des édifices.

Après quelques généralités sur la technique de la pierre sèche, l’auteur examine successivement les murs, la fermeture des voûtes, la porte d’entrée et les autres ouvertures, le plan et la partie terminale des édifices, l’élévation et la section des chozos.

Une assise de grandes dalles saillantes sert généralement de base à la couverture.

Pour la fermeture de la coupole, plusieurs solutions techniques se présentent :
- une dalle percée pour l’évacuation de la fumée,
- deux pierres plates disposées en V inversé,
- une coupole sans fermeture,
- une dalle non trouée,
- un petit monolithe ou des moellons fichés verticalement dans le vide final en guise de clé de voûte.

La plupart des chozos n’ont qu’une seule ouverture, l’entrée, qui fait généralement 75 cm de large sur 1,60 m de hauteur et regarde vers le sud ou le sud-ouest pour échapper aux vents qui s’engouffrent dans la vallée par le Col de Santa Crara. Toutes les ouvertures sont dotées d’un linteau en granite, travaillé sur ses faces visibles. Les piédroits sont pour la plupart des piliers monolithiques, également travaillés. Ces encadrements comportent une feuillure pour accueillir une porte en bois.

De nombreux chozos présentent des fenestrons dans la paroi aux fins de ventilation et d’éclairage. Certains chozos ont une cheminée réservée dans la paroi.

Le plan des chozos s’adapte souvent à la topographie, c’est-à-dire aux parties saillantes du socle rocheux.

Le sol des chozos était habituellement le sol naturel, aplani et revêtu, une fois par semaine, d’une couche de terre argileuse mélangée à de la bouse de vache (en guise de désinfectant). Cependant, les chafurdôs les plus grands avaient un dallage en granite ou un pavage de pierres arrondies. Le sol pouvait avoir deux niveaux, le niveau le plus haut servant à recevoir des lits.

Le diamètre intérieur oscille entre 2 m pour certains chuçitus et 8 m pour les grands chafurdôs.

L’extrados de la coupole peut être imperméabilisé par une épaisse couche de terre engazonnée ou bien crépi de terre argileuse ou encore de mortier de chaux.

Enfin, tous les chozos ont, devant leur entrée, une enceinte semi-circulaire en pierre sèche.

Les chozos du Val de Xálima ont extérieurement la même forme, celle d’un cylindre coiffé d’un cône. Le profil interne, toutefois, peut être « en olive » – forme la plus fréquente – ou « en poire » – forme moins courante qui suppose des pierres plus grandes et qui se rencontre dans les zones horticoles à la périphérie des trois villes.

Quelques petits chozos à usage d’abri occasionnel pour les agriculteurs et les bergers, ont une forme ellipsoïdale, due à la piètre qualité de leur matériau.

L’étude architecturale des édifices se poursuit avec une double classification, reposant l’une sur le critère de la taille, l’autre sur le critère de la fonction.

Les chozos peuvent être classés en fonction de la taille.

Les grands chozosos chafurdóns – ont entre 5 et 8 m de diamètre et une hauteur atteignant jusqu’à 7 m. C’étaient les habitations des gardiens des grandes propriétés agricoles, mais on en construisit encore pendant la seconde guerre mondiale pour les mineurs de tungstène.

Les chozos de taille moyenne oscillent entre 3 et 5 m de diamètre et ne dépassent pas les 5 m de haut. Ce sont les plus nombreux.

Les petits chozos ne dépassent pas 2,50 m de diamètre. Ils sont connus sous le diminutif de chuçitu et sont des abris temporaires.

Si l’on prend la fonction comme critère, les chozos peuvent se répartir en cinq catégories : l’habitation permanente, l’habitation temporaire, l’abri contre les intempéries, la resserre à outils, l’abri pour les animaux.

Le chozo habitation permanente
Résidence permanente de bergers ou d’ouvriers agricoles travaillant pour le compte de propriétaires fonciers, le chozo habitation permanente se reconnaît à ses dimensions importantes, sa grande entrée fermée par une porte en bois avec serrure, son fenestron, ses niches murales, son sous-sol empierré et son banc de pierre à l’intérieur ou à l’extérieur.

Le chozo habitation temporaire
Il s’agit du chozo de taille moyenne, utilisé par l’agriculteur comme habitation saisonnière pendant l’été afin d’être sur son lieu de travail.

Le chozo refuge
C’est un petit abri où le travailleur se réfugie en cas d’averse ou de bourrasque de neige. Il se trouve en bordure des chemins mais aussi dans les champs.

Le chozo resserre
C’est l’annexe du chozo habitation permanente mais il en existe aussi des isolés sur certaines exploitations agricoles et pastorales; dans les deux cas, il sert de resserre pour les outils, les aliments du bétail et les fruits récoltés. Certains portent le nom de palheirus car ils servaient à garder la paille et le foin.

Le chozo pour les bêtes
Près des chozos habitations permanentes, voire contre les parois de ces derniers, on trouve de petits chozos qui abritaient les animaux domestiques de la famille : le cortelha pour les cochons et le galinheiru pour les poules.

Quittant les édifices proprement dit, l’auteur aborde ensuite leur cadre bâti, c’est-à-dire l’ensemble des constructions dont le chozo peut faire partie. Il en distingue quatre : le bercail, le maraîchage, la maison de garde et la mine.

L’élevage
Jusque dans les années 1970, l’installation pastorale (a malhà) était très répandue dans la Montagne de Xálima. L’ensemble regroupait et la cabane du berger et de sa famille et l’enclos, soit découvert s’il abritait des ovins, soit couvert s’il abritait des bovins. Dans le premier cas, la cabane est toujours adossée contre la paroi extérieure de l’enclos, dans le deuxième cas elle est à l’intérieur de celui-ci.

Le maraîchage
La culture maraîchère était autrefois une des principales activités des trois localités du Val de Xálima. Chaque exploitation maraîchère (a horta) avait son choçu, qui servait de résidence temporaire et de resserre-à-outils. S’y ajoutaient une retenue d’eau (o pozu) servant à arroser les cultures, et une porcherie (a cortelha), où l’on engraissait le cochon.

À proximité de certains chozos, surtout ceux situés sur les collines, étaient aménagés des aires (eiras) dallées, de 10 mètres de diamètre, pour battre le seigle.

La maison du garde
Dans les grandes exploitations agricoles et pastorales de la partie basse et occidentale de la vallée, se trouvent les chozos les plus grands, anciennes habitations des gardes ou des intendants de ces grandes propriétés mais aussi des bergers et des ouvriers agricoles qui y travaillaient. A la fin des années 1970, ils étaient encore utilisés pour héberger les saisonniers venus du Portugal ou de Castille pour faire la cueillette des olives. Autour de la maison du garde ou de l’intendant, pouvaient se trouver d’autres édifices et installations : écuries, enclos, four à pain (fornu).

La mine
Pendant les deux guerres mondiales, la demande en tungstène entraîna l’ouverture de petites exploitations minières dans la Montagne de Xálima et la construction de cabanes en pierre comme logements pour les mineurs (chafurdóm de mineirus).

La cinquième partie de l’étude décrit dans le détail l’utilisation domestique du chozo.

Au centre, se trouvait généralement une pierre de foyer (pedra do fogu) où l’on faisait du feu pour cuisiner ou pour se chauffer; quelquefois, ce rôle était dévolu à une cheminée réservée dans la paroi. Par beau temps cependant, on cuisinait à l’extérieur du chozo.

La moitié gauche de l’espace intérieur, surélevée et dallée, servait à disposer les grabats avec leur litière de fougères.

Dans la paroi étaient réservées des niches pour mettre des aliments ou de la vaisselle, mais on employait aussi des étagères en bois fixées aux parois, ainsi que des perches fichées dans les parois pour y accrocher charcuterie, ustensiles et habits.

L’intérieur pouvait abriter des bancs en pierre adossés à la paroi.

©  José Luis Martín Galindo

La majorité des chozos ont une ou deux petites ouvertures qui servaient non seulement à ventiler et à éclairer l’habitation mais, dans le cas des installations de montagne, permettaient de surveiller le bétail dans les enclos.

À l’extérieur de l’entrée, deux murs semi-circulaires délimitaient une sorte de vestibule qui par beau temps servait de cuisine, de salle à manger et de salle de séjour avec ses bancs de pierre et son arbre mort, aux branches duquel ont accrochait la vaisselle lavée et les musettes.

Le mobilier du chozo se réduisait à un coffre en bois (arcón de madera) pour serrer les vêtements.

L’éclairage la nuit se faisait au moyen de lampes à huile d’olive ou de lampes à pétrole.

Avec le sixième chapitre, on passe aux considérations ethnologiques.

L’auteur insiste sur l’importance des chafurdóns dans l’économie et la culture du Val de Xalima naguère; il souligne la répartition des tâches entre l’homme et la femme dans le travail quotidien dans les maraîchages; il décrit certains remèdes employés pour soigner les animaux.

On apprend encore que la majorité des chozos de maraîchers se muaient en habitations permanentes l’été, les familles quittant le village pour être à demeure pendant les travaux agricoles.

Quelques coutumes relatives à la vie dans les chozos sont évoquées (les veillées en particulier), ainsi que la littérature orale en fala de Xálima.

Les septième et huitième parties s’efforcent de montrer les similitudes de formes et de techniques entre les chafurdóns modernes et divers bâtiments préhistoriques :
- les restitutions hypothétiques de maisons du 5e millénaire en Mésopotamie et à Chypre, révélées par la fouille;
- les grandes sépultures mégalithiques des 3e et 2e millénaires en Europe de l’Ouest;
- les talayots des Baléares, les nuragues de Sardaigne, de l’Age du bronze;
- et enfin les castros celtes, déjà évoqués, du nord-ouest de la péninsule ibérique.

Mais ces similitudes sont elles suffisantes pour créer une filiation ? On pourrait aussi évoquer des similitudes encore plus frappantes entre les chozos et des bâtiments qui leur sont contemporains et relèvent non pas des architectures défensive ou funéraire ou de l’habitat villageois mais de l’habitat rural temporaire dans les mêmes régions, ainsi les barraques et ponts de bens de Minorque (fin XVIIIe et XIXe siècles), les pinnette et barracas de Sardaigne, etc.

L’étude se termine par un appel à protéger et à conserver le patrimoine ethnographique et culturel que constituent les chafurdóns et leur cadre. Entre le début des années 1980 et l’an 2000, une centaine de cabanes ont déjà disparu. Un certain nombres de mesures concrètes sont proposées par M. Galindo : on ne peut qu’espérer qu’elles soient appliquées. Quoi qu’il en soit, il restera le tableau clair, minutieux et exhaustif que M. Galindo aura brossé de ces attachantes constructions.


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© CERAV

Le 13 août 2005 / August 13th, 2005

Christian Lassure est agrégé d'anglais. Il détient également une licence en archéologie médiévale (Université de Paris I - Sorbonne) et un DEA d'ethnologie (EHESS, Paris). Il est directeur de la revue "L'architecture vernaculaire" et a participé à la rédaction de l' "Encyclopedia of Vernacular Architecture of the World".

Christian Lassure is professeur agrégé d'anglais. He also holds a degree in medieval archaeology from the Paris I-Sorbonne University and a DEA in ethnology from the EHESS in Paris. He is director of the journal "L'architecture vernaculaire" and a contributor to the "Encyclopedia of Vernacular Architecture of the World".

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