ARCHITECTURE VERNACULAIRE

CERAV

RESTAURATION DE TERRASSES HORTICOLES AUX JARDINS DE LA TOUR

À CASTELLANE (ALPES-DE-HAUTE-PROVENCE)

Restoring horticultural terraces in the Tower Gardens at Castellane, Alpes-de-Haute-Provence

Stéphane Ledoux

 

Au cœur du Parc naturel régional du Verdon, dans le département des Alpes-de-Haute Provence, la commune de Castellane bénéficie de la notoriété de son Roc, gigantesque falaise de 184 mètres qui accueille en son sommet une église ornée d'ex-votos.

Fig. 1 - Vue à vol d'oiseau de Castellane vers 1950. La zone d'intervention est matérialisée par un rectangle blanc (carte postale grand format des années 1950-1960, éditée par CIM, initiales de Combier Imprimeur Mâcon).

1 - Les Jardins de la Tour

Une ligne de remparts, édifiée en 1360, est toujours visible. À leurs pieds se trouvent les Jardins de la Tour. Le site comprend un monument classé, la Tour pentagonale (construite 1359), une tour inscrite au titre des MH (tour carrée dont il ne reste que les murs, insérée dans les remparts), deux tours, un cabanon (le plus haut construit sur le versant) et tout un patrimoine de restanques (*) et de jardins en terrasse. Les jardins étaient, au XIXe siècle, des jardins privés et bourgeois. Ils ont été entretenus jusqu’aux années 1980 puis progressivement abandonnés et se sont embroussaillés.

(*) En basse Provence, une restanque est, au sens premier, un mur de retenue, à deux parements, construit transversalement dans le lit d'un torrent pour y provoquer des atterrissements, et au sens dérivé, une terrasse soutenue par un mur. En provençal, restanco signifie « retenue », « barrage ».

Fig. 2 - Plan de la ville de Castellane. La zone d'intervention est matérialisée par une rectangle rouge.

2 - Géologie du site

Castellane est rattachée à la zone de calcaires jurassiques des Préalpes de Provence. On y dispose d'un calcaire froid, de type « quartzique ». Excessivement gélif, il ne se travaille pas comme les moellons du Luberon et ne peut être correctement équarri. Il peut se déliter en feuillets plus ou moins épais et on retrouve ces détériorations sur les murs maçonnés des remparts, vieux de plusieurs siècles. En revanche, équarries à la chasse, les arêtes des pierres de fondation se façonnent plutôt bien. Les pierres sont particulièrement denses et permettent de produire de très solides fondations. Seul bémol : il est impossible de soulever seul ces pierres de petit enrochement (*).

(*) Une pierre d'enrochement est un bloc calcaire de plusieurs centaines de kilos utilisé en soutènement ou pour protéger les infrastructures contre les inondations.

Plusieurs études pour revaloriser les lieux ont été faites, la première au début des années 1990, la dernière en 2010, financée par le Service territorial de l’architecture et du patrimoine. En 2011, Castellane a acheté des parcelles et du bâti dont un cabanon et une tour afin d’être propriétaire de la totalité du site et d'éviter d’y voir apparaître de nouvelles constructions.

3 - Le projet de restauration

À l'automne 2016, la commune souhaite poursuivre la réalisation du projet de réhabilitation du site. Les deux tours (dont la pentagonale), les deux cabanons et une partie des restanques et des jardins en terrasse ont été remaniés précédemment dans le cadre d'un programme européen, régional, communal et de mécénat. Elle fait appel à une entreprise spécialisée dans la maçonnerie de pierre sèche, Luberon Patrimoine (dirigée par l'auteur de ces lignes), pour remonter deux brèches et créer un escalier droit.

Fig. 3 - Vue générale sud-est des restanques restaurées des Jardins de la Tour, prise depuis le clocher de l'église Saint Victor  (les murs restaurés sont ceux ayant un couronnement de gros blocs).

Le cahier des charges est relativement classique, à l’exception de trois points :
- il est impossible d’évoluer avec une mini-pelle (type 2,5 T) en raison du terrain accidenté et de l'accessibilité limitée à quelques mètres ; seul un homme peut intervenir avec une brouette mécanique ;
- le décaissement (*) prévu de l'excédent de terre situé en partie supérieure ne peut se faire que manuellement ;
- l’approvisionnement en pierres de fondation (dont le poids est pour certaines de plus ou moins 100 kg/unité) doit se faire depuis l’extérieur des remparts.

(*) Dans le domaine des travaux publics, le décaissement est l'action d'enlever une partie du sol existant sur une épaisseur déterminée par la suite des travaux.

4 - Le chantier

Notre intervention concerne trois zones :
- reprise de la restanque haute avec une brèche ouverte de 5 mètres environ (23 m3),
- création d'un escalier droit (8 marches) en surplomb de cette restanque haute,
- reprise de la restanque basse avec début de brèche (8 m3).

Les étapes suivantes sont prévues :
- mise en place de goulottes d’évacuation de gravats,
- décaissement,
- démontage du mur existant,
- évacuation des gravats,
- approvisionnements en pierre et organisation de la zone de stockage (pierres d'enrochement, de parement, de blocage, de drain, etc.),
- implantation des gabarits et des cordeaux,
- fondations,
- remontage,
- couronnement,
- repli de chantier.

5 - La brèche du mur haut

Fig. 4 - Vue de la restanque haute au démarrage du chantier. La brèche a été provoquée par une poussée importante de terrain qui a déstabilisé le parement sur la partie droite de la section. On comprendra mieux lors du décaissement les vrais facteurs ayant contribué à l'apparition de la brèche

 

Fig. 5 - Vue rapprochée de la restanque haute, telle que trouvée avant intervention.

 

Fig. 6 - L'angle de retour du mur fait apparaître des faiblesses de maçonnerie :
- un parement non assisé,
- des pierres de taille importante mais non jointives,
- l'absence de harpage (*),
- des cales disposées sans fonction précise.
Pour information, la hauteur soubassement-couronnement est de 3 mètres à cet endroit.

(*) En maçonnerie, le harpage est la disposition alternée en boutisses et en panneresses des éléments d'angle d'un mur.

6 - Décaissement du mur haut
 

Fig. 7 - La brèche démontée et décaissée en partie. Le décaissement représente un poste important puisque trois semaines seront nécessaires pour le mener à bien. Le terrain accidenté empêche toute intervention de mini-pelle. Seul un transporteur à chenille permet la manutention de blocs et de pierres de fondation.

 

Fig. 8 - Vue de la restanque haute dont les pierres ont été purgées. Reste le décaissement en profondeur à réaliser. Sur la photo, le chat se tenant en haut de couronnement laisse bien deviner la fragilité de la maçonnerie de pierre sèche : le parement est constitué de pierres empilées, dont la profondeur de décaissement est de 40 cm au maximum. Compte tenu de la hauteur de la section, il devrait être d'un mètre minimum.

 

Fig. 9 - Les zones de stockage correspondent à la taille, à la forme et au gabarit des pierres (drain, fondation, couronnement, parement).

 

Fig. 10 - Autre vue de la brèche dont le parement a été démonté. On retrouve bien les différentes couches de terre :
- à partir des fondations, sur une hauteur d'un mètre environ, la terre végétale et les traces de pierres de drain,
- en partie supérieure, on découvre les couches successives de remblais constitué de morceaux de plaques PST amiantées (*), de débris de tuiles et de sable.

(*) PST, sigle formé des initiales de « plaque sous tuiles ».

Fig. 11 - Le décaissement est bien avancé et les gabarits d'implantation validés. L'architecte des Bâtiments de France, chargé du suivi de chantier, a demandé un fruit important (20%), correspondant à celui observé initialement. Il est intéressant de noter que le fruit reste un élément important de la maçonnerie à pierre sèche mais qu'il ne suffit pas, aussi prononcé soit-il, à retenir une forte poussée de terrain. L'absence du classique sandwich « parement–blocage–drain », le manque de profondeur de la maçonnerie et la présence de sable, de tuile et de morceaux de plaques amiantées ont eu raison de cette partie de restanque dont la durée de vie se monte à moins d'une année ! L'emplacement du cordeau blanc correspond à l'arase de la nouvelle section reprise et donc constituera le couronnement définitif. La zone claire supérieure correspond à la couche de remblais disposée sur le soutènement d'origine (partie en terre végétale fonçée).

 

Fig. 12 - La section sur le point de recevoir les pierres de fondation. La zone claire supérieure correspond à la couche de remblais disposée sur le soutènement d'origine, la zone sombre inférieure correspond à la terre végétale.

 

Fig. 13 - Les goulottes installées permettent une évacuation plus rapide de la terre et des gravats de décaissement. C'est un volume ahurissant de 32 m3 de terre (soit près de 40 tonnes) qui sera évacué à la main, pour un total dépassant les 200 heures.

7 - Décaissement du mur bas

Fig. 14 - Vue du mur bas tel que trouvé à l'ouverture du chantier. La brèche sur la gauche est liée également à un défaut de harpage couplé à une fondation incertaine.

 

Fig. 15 - Restanque basse entièrement décaissée et démontée. La section est prête à recevoir les fondations. Comme sur l'autre restanque à reprendre, une quantité importante de remblais (partie droite) est à déplorer.

 

Fig. 16 - Détail de la partie gauche de la restanque basse.

8 - Pose des assises de fondation du mur haut

Fig. 17 - Vue en coupe de l'assise de fondation.

 

Fig. 18 - Autre vue des pierres de fondation, disposées en boutisses (*).

(*) Une boutisse est une pierre dont la longueur se trouve dans l'épaisseur du mur et dont un des bouts est en parement.

Fig. 19 - Pierres de fondation posées avec placement du géotextile (*). La zone délimitée au marqueur correspond à l'ancien emplacement de la brèche.

(*) Un géotextile est une trame, tissée ou non, en matière synthétique, qui a la propriété de laisser passer l'eau tout en empêchant les parties les plus fines issues du terrain naturel de s'infiltrer dans le drain et le mur de soutènement.

9 - Remontage du mur haut

Fig. 20 - Les assises de fondations du mur  haut sont achevées avec une grande majorité de pierres d'enrochement. Le remontage peut commencer.

 

Fig. 21 - Le remontage se poursuit...

 

 

Fig. 22 et 23 - Le point rouge est disposé sur une pierre qui ne représente pas un volume très important en parement mais qui permet, placée en profondeur, un ancrage efficace.

 

Fig. 24 - À ce stade, pour achever le mur haut, il reste à faire 40 % du cubage d'origine soit 7,2 m3 comprenant la fin du remontage du parement puis du couronnement. Le cordeau blanc en haut de l'élévation correspond à l'arase du couronnement.

 

Fig. 25 - Premières pierres de couronnement posées.

 

Fig. 26 - La difficulté vient du fait qu'il s'agit de pierres de voirie (*) de récupération, dont certaines en forme de claveaux. Il n'est pas possible de travailler autrement qu'à joints serrés, ce qui entraîne un temps d'exécution particulièrement long.

(*) Une pierre de voirie est une pierre équarrie ou travaillée de manière à être exploitée en aménagement urbain (trottoir, caniveau, rue, etc.).

Fig. 27 - Détail de l'appareillage d'une partie de la section remontée du mur haut.

 

Fig. 28 - Vue prise depuis la restanque qui se trouve au-dessus du mur haut repris.

 

Fig. 29 - Cette vue permet de visualiser la profondeur de la section remontée (entre 70 cm et un mètre).

 

Fig. 30 - Le couronnement du mur haut est achevé.

10 - Achèvement du mur bas

Fig. 31 - Pour ce qui est du mur bas, il reste à faire 21 % du cubage d'origine soit 1,5 m3 comprenant la fin du remontage du parement puis du couronnement. Le cordeau blanc en haut de l'élévation correspond à l'arase du couronnement.

 

Fig. 32 - Le mur est achevé dans son intégralité.

 

Fig. 33 - On peut constater le soin qui a été apporté à la maçonnerie harpée. Elle est désolidarisée du mur pignon du cabanon et sera néanmoins maçonnée au cabanon à la demande du client.

 

Fig. 34 - La maçonnerie harpée est désormais solidarisée au mur-pignon du cabanon.

11 - Création d'un escalier

Fig. 35 - Création d'un escalier droit sur la restanque haute pour atteindre la restanque supérieure. Il repose sur des fondations surdimensionnées ayant la particularité d'être caladées (la hauteur des pierres posées sur chant est d'environ 30/40 cm).

 

Fig. 36 - Vue du seuil de l'escalier, ses marches permettent d'accéder avec confort à la restanque supérieure.

 

Fig. 37 - Intégralement réalisé en pierre sèche, l'escalier comporte huit marches avec un palier supérieur. Son volume final est de 3,5 m5 environ (2,36 m de largeur, 1,6 m de hauteur et 1 m environ de profondeur). La hauteur de marche est de 18 à 20 cm. Le fait de bénéficier de pierres de voirie a permis de réaliser l'ensemble en quelques jours. La plupart des pierres sont bouchardées (*) à la main, ce qui laisse imaginer le temps passé pour chaque moellon. On regrettera la présence de coups de disqueuse sur certains parements. L’architecte des Bâtiments de France s’est assuré de la solidité et de la fonctionnalité du nouvel escalier en pierre.

(*) Boucharder une pierre, c'est en finir le parement à la boucharde (marteau à deux têtes muni de pointes pyramidales donnant un aspect granuleux ou rugueux esthétique).

Fig. 38 - Vue générale de la restanque haute achevée, avec son escalier juste au-dessus de l'angle harpé..

Conclusion

Les restanques remontées par Luberon Patrimoine sont prévues pour rester en place de nombreuses décennies. Bien que surdimensionnées, elles s’intègrent au paysage tels que l’on pouvait le voir durant la première moitié du XXe siècle.

Fig. 39 - Vue générale des restanques réhabilitées (les murs restaurés sont ceux ayant un couronnement de gros blocs).

Les deux plus grandes difficultés ont été d’assurer le décaissement à la main (près de 40 tonnes de terres manipulées sur 15 jours ouvrés environ) et d'implanter des pierres de fondation particulièrement denses.

Ce chantier a engendré, sur les trois zones d'intervention, un volume de pierres à manipuler supérieur à 75 m3, soit un total de près de 200 tonnes !

Pour contacter l'auteur :
www.luberonpatrimoine.fr


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© CERAV
Le 21 juin 2017

Références à citer / To be referenced as :

Stéphane Ledoux
Restauration de terrasses horticoles aux jardins de la Tour à Castellane (Alpes-de-Haute-Provence) (Restoring horticultural terraces in the Tower Gardens at Castellane, Alpes-de-Haute-Provence)
http://www.pierreseche.com/castellane_jardins_de_la_tour.htm
21 juin 2017

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