CRITIQUE SUR UNE INTERPRÉTATION ÉQUIVOQUE.

ÉTAT DE LA QUESTION SUR LES SUBSTRUCTIONS DU SITE CHALCOLITHIQUE

DE BOUSSARGUES À ARGELLIERS (HÉRAULT)

A criticism of an ambiguous interpretation.

The current state of knowledge on the stone structures of the Chalcolithic village of Boussargues

at Argelliers in the Hérault department

Gaston-Bernard Arnal

maître de recherche au CNRS


Article paru dans L'Architecture vernaculaire, tome XVIII, 1994

L'ouvrage : "Boussargues (Argelliers, Hérault), Maison des Sciences de l'Homme, Paris D.A.F.", paru en 1990 sous la direction de Xavier Gutherz, fait état d'une interprétation qui suscite de nettes objections.

On relève, notamment, l'affirmation selon laquelle le site comporterait des tholos, alors qu'aucune des caractéristiques typiques d'un tel genre ne se distingue.

LES ÉLÉMENTS

Le site présente au moins six petits édifices de forme cylindrique, disposés à intervalle régulier, en décrochement extérieur sur le mur d'une enceinte englobant des bâtiments d'habitation. Ce sont ces six petits édifices qui sont appelés tholos.

Les dimensions de chacun d'eux sont semblables, pour ce qu'il en reste : 2,40 m à 2,60 m de diamètre pour l'espace intérieur; mur circulaire de 0,90 m à 1 m d'épaisseur; la hauteur maximum conservée de l'élévation est de 0,92 m à l'extérieur et 0,80 m à l'intérieur. La confection est identique : porte ouverte vers l'intérieur du village, élévation verticale du mur en double parement à bourrage interne de tout-venant.

Le site de Boussargues est d'époque préhistorique, il appartient à la Culture Fontbouisse, marquant le Chalcolithique de la garrigue languedocienne (2500/2000 ans av. J.C.).

Pour exposer les principes d'une interprétation, il faut se référer aux constructions de cette période que nous pouvons encore observer.

NOTIONS D'ÉLÉVATION ENCORBELLÉE

Au sens strict, l'encorbellement est formé d'un ou plusieurs corbeaux. En Préhistoire, le mur encorbellé consiste en une élévation faite par une succession de corbeaux : pierres toujours posées en boutisse, placées à plat, superposées en surplomb.

Généralement le corbeau est choisi pour ses faces planes et allongées; le bout qui fait parement est en surplomb pour environ le quart maximum de la longueur de la face (plus souvent le huitième), de telle sorte que la charge principale est supportée par l'assise inférieure. La stabilité de l'ensemble est obtenue par une mise en équilibre des divers contrebalancements. D'une part, la superposition de plusieurs blocs encorbellés ajoute une charge supplémentaire qui, se répartissant dans l'épaisseur du mur, assure un épaulement; et cette charge est, de plus, augmentée par le poids d'un blocage interne, qui joue le rôle de contrebutement. D'autre part, le bloc est préférablement disposé dans sa longueur, non pas à l'horizontale, mais plutôt avec un léger pendage plongeant vers l'intérieur de la masse du mur, déployant une charge inverse à celle du surplomb; et le blocage interne lui est alors opposé, en poids et en direction. Cette disposition assure tout d'abord, du fait de cette inclinaison, une assiette encore plus évidente et, ensuite par son blocage interne, autant une butée qu'une charge complémentaire.  

L'encorbellement total

L'encorbellement total est fait de telle sorte que le mur participe au couvrement par rapprochement progressif des faces opposées. On trouve dès la Préhistoire néolithique ce type d'élévation, mais il ne paraît concerner que le plan circulaire (tholos).

La construction en tholos crée, en fait, un équilibre parfait des masses. A l'encorbellement, qui est stabilisé par lui-même et par le contrebalancement de la charge de son mur, s'ajoute l'opposition diamétrale des élévations qui contrecarre leurs poussées réciproques. Les corbeaux sont organisés en niveaux circulaires dont les plans se superposent en circonférences progressivement réduites.

Les tholos dolméniques paraissent très rares dans le Midi de la France et les monuments qui pourraient être cités n'en sont que des probabilités en raison de leur état ruiné. A l'époque de la Culture Fontbouisse, à laquelle appartient le site de Boussargues, on trouve quelques exemples d'encorbellement qui ne concernent cependant que des édifices de taille réduite (de l'ordre maximum du mètre). Par contre en Bretagne, on trouve des tholos préhistoriques mieux conservées, voire absolument intactes. Le monument le plus spectaculaire est le cairn de Barnenez en Plouézoc'h (Finistère). Une carrière, ouverte accidentellement, fait apparaître la coupe médiane de deux chambres funéraires en encorbellement total, permettant l'observation des techniques de construction. On constate que la proportion hauteur/largeur de la tholos est au maximum de 2 (hauteur) pour 1 (largeur), au minimum de 3 (hauteur) pour 2 (largeur), sans doute proche du nombre d'or. L'appareillage est fait de dalles ou de blocs, exclusivement placés en boutisse, accusant un pendage certain, dirigé à l'opposé du parement. Le pendage de l'appareil s'exprime déjà avant le départ du premier corbeau. L'encorbellement débute assez proche du sol, hors de l'emplacement de la porte d'entrée. La masse qui forme mur, au-delà du parement, est imposante, pouvant atteindre en largeur la dimension de l'espace libre donné à la chambre. Ce mur est constitué de blocs ordonnés, dont l'horizontalité s'oppose au pendage de ceux du parement.

Monument préhistorique de Barnenez en Plouezoc'h (Finistère) : vue frontale partielle sur un type de "tholos" (dessin Gaston-Bernard Arnal)

MONUMENT PREHISTORIQUE DE BARNENEZ EN PLOUEZOC'H (FINISTÈRE) : 

vue frontale partielle sur un type de "tholos" (dessin Gaston-Bernard Arnal)

L'encorbellement partiel

On trouve également, en Préhistoire, l'encorbellement partiel. C'est le cas où le mur ne participe pas entièrement à la couverture. L'élévation de l'encorbellement ne se poursuit pas jusqu'à la liaison des murs opposés; elle se réduit en hauteur pour supporter une dalle posée à plat, formant toiture. Le développement des murs peut alors être rectiligne. Plusieurs antichambres de dolmens longuedociens et généralement la "cella" du groupe des dolmens à chambre longue (type dolmen du Pouget, Hérault) ont des côtés construits en encorbellement partiel.

On cite ce genre de construction pour disposer d'exemples supplémentaires d'encorbellement préhistorique. C'est ainsi que l'on peut observer que le niveau où débute le premier corbeau, tout en étant assez variable sans doute en raison de la dimension du monument, est toujours assez proche du sol. Il se produit dès la deuxième assise pour un édifice de faible dimension (1,50 m à 2 m de longueur pour 1,20 m de hauteur); vers la cinquième assise pour un édifice de grande dimension (7 m de longueur pour 2,50 m de hauteur). Le cas maximum se trouve dans un couloir d'accès (d'un développement de 4,50 m) où le premier corbeau est à 0,60 m du sol. On note que plus le début de l'encorbellement est proche du sol, plus le surplomb des corbeaux est faible; inversement, plus il est éloigné du sol, plus le surplomb du premier corbeau est important et, naturellement, plus celui-ci a une masse conséquente.

ANALYSE COMPARATIVE AVEC BOUSSARGUES

Il en ressort que les six petits édifices cylindriques de Boussargues ne présentent actuellement aucun des éléments de construction encorbellée et, il ne suffit pas, de plus, que leur développement soit circulaire pour les déclarer couverts en tholos.

Le volume

En effet, pour couvrir une surface libre de 2,50 m de diamètre (dimension relevée à Boussargues) par un encorbellement total, il faut théoriquement compter que le faîte du tholos atteigne une hauteur minimum de 3,00 m; ce qui nécessite, au vu des exemples préhistoriques, que le mur de soutien ait une épaisseur minimum de 1,50 m. Les murs de Boussargues ont entre 0,90 m et 1 m, épaisseur manifestement insuffisante.

Mais encore faut-il que le premier niveau de corbeaux soit proche du sol. Ce qui n'est pas le cas à Boussargues, où l'on ne relève la présence d'aucun corbeau, et où une élévation verticale s'observe sur tous les murs, avec une hauteur maximum encore visible sur au moins 0,80 m. Si le premier corbeau devait se trouver à 0,80 m de hauteur, le faîte du tholos devrait atteindre alors près de 4 m, et le mur de soutien une épaisseur de 2 m.

On constate ainsi que l'épaisseur des murs de Boussargues est trop faible pour s'appliquer à un encorbellement total.

L'appareillage

Le mur est fait de dalles épaisses qui sont principalement placées en carreau; la disposition en boutisse ne s'observe que sur de très rares exemples (un à deux pour le développement d'un même niveau d'assises). Or, pour une élévation encorbellée ce devrait être une distribution inverse.

On ne relève sur l'ensemble des murs aucun pendage volontairement interne des dalles servant d'assises, alors que cette inclinaison se remarque sur toutes les constructions encorbellées préhistoriques.

Les façades du mur sont faites de parements dont l'appareillage est identique. Il devrait y avoir, généralement, une opposition entre une façade interne à appareil de boutisses et une façade externe dont l'appareil est préférablement en carreaux.

La masse interne du mur comprend un bourrage interne de tout-venant comblant l'espace libre entre le dos des parements. Les exemples d'encorbellement observés en Préhistoire présentent plutôt un agencement de blocs épais qui solidarisent étroitement la partie interne des parements.

Le remplissage

Le remplissage interne de l'édifice est fait d'un amas de petites dalles, dont l'épaisseur, bien plus fine, diffère totalement de celle des pierres du mur. Cette observation peut facilement se faire encore sur les figures 68 et 74 de l'ouvrage en question; d'autre part la coupe présentée sur la figure 72 montre bien cette opposition.

Le pendage que forment ces pierres sur le sol, constitue un dôme normal qui résulte de l'effondrement de tous les types de couvrement; il est, de plus, identique à celui relevé aux abords de la cabane, dite Locus I, représenté sur la figure 32, et pour lequel les auteurs de l'ouvrage admettent une couverture charpentée.

Ces deux éléments concernant le remplissage interne de l'édifice, tendraient à démontrer que ces édifices auraient été couverts d'une structure charpentée.

Site chalcolithique de Boussargues à Argelliers (Hérault) : une des "structures" circulaires de l'enceinte de l'établissement chalcolithique ("structure" 5) avant le dégagement de son comblement de plaquettes © Xavier Gutherz et al.

SITE CHALCOLITHIQUE DE BOUSSARGUES À ARGELLIERS (HÉRAULT) :

Une des "structures" circulaires de l'enceinte de l'établissement chalcolithique ("structure" 5)

avant le dégagement de son comblement de plaquettes (cliché Xavier Gutherz et al.)

La fonction

Les villages de type Fontbouisse, dans leur quasi totalité, sont principalement établis sur des sommets naturels. La plupart d'entre eux conservent encore une enceinte bâtie de pierre sèche, et celle du village de Lamourre (Moulès et Baucels, Hérault) s'élève encore sur au moins 1,70 m de hauteur; certains, probablement plus anciens, ont une enceinte mégalithique de dalles dressées comme le Grand Devois de Figaret (Guzargues, Hérault); enfin, sans doute préférablement en plaine, d'autres ont préservé un système de fossés comme aux Mourguettes (Portiragnes, Hérault). De plus, il faut noter que le village du Rocher du Causse (Claret, Hérault) est qualifié de "cap barré". Il comprend un mur qui coupe la largeur de la crête rocheuse, au milieu duquel s'ouvre une porte en chicane et, adossés à intervalle régulier, six petits édifices cylindriques. Au-delà se révèle encore un ensemble de cabanes d'habitation.

Au vu de ces exemples, on ne peut donner comme fonction à ce type d'établissement que celle d'une intention défensive. Et si cette attribution est manifeste pour le Chalcolithique languedocien, elle se retrouve, pour des dates sensiblement contemporaines, aussi bien en France (Champs-Durand à Nieul-sur-Aulize en Vendée) que dans les pays limitrophes. Il y a donc à cette époque un mouvement général qui voit se répandre la fortification.

Or, l'affirmation présentée par les fouilleurs de Boussargues sur l'existence de "tholos" a pour but de rejeter l'éventualité d'une fortification. Il est dit par ailleurs que l'enceinte serait une limite pour parc à moutons et que les "tholos" seraient faites pour isoler les bêtes malades ou le bouc récalcitrant (sic).

L'hypothèse avancée par le Dr. J. Arnal, relative au "Château du Lébous" (Saint-Mathieu-de-Tréviers, Hérault), avec rempart et tours adossées, semble relever d'une réflexion apparemment un peu moins puérile.

CONCLUSION

On ne saisit pas pourquoi les fouilleurs de Boussargues soutiennent avec assurance la construction en tholos des six petits édifices cylindriques. L'encorbellement, quel qu'il soit, ne se manifeste par aucun de ses caractères spécifiques, alors qu'au contraire sont relevés des indices d'une construction à structure charpentée.

Le renforcement de leur attitude, maintenue en dépit des recommandations exprimées par des spécialistes dans ce domaine architectural, relève d'un état d'esprit qui risque, en se généralisant, de détourner la véritable démarche de l'archéologue, dont la compétence, en se réfèrant toujours au doute, doit toujours être subordonnée à l'observation et à la connaissance.

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

ARNAL Gaston-Bernard, Architecture préhistorique, essai sur les processus de dégradation, dans Archéologie en Languedoc, revue de la Fédération archéologique de l'Hérault, t. 17, 1993, pp. 68-81.

ARNAL Jean, MARTIN-GRANEL Henri, SANGMEISTER E., Lébous, ein frühbronzezeitliche Befestigung in Sudfrankreich, dans Germanica, 1963.

LASSURE Christian, Essai d'analyse architecturale des édifices en pierre sèche, dans L'architecture rurale en pierre sèche, supplément No 1, 1977, pp. 1-60.

LASSURE Christian, La pierre et le bois dans la technologie de construction des Fontbuxiens; essai de restitution des superstructures de leurs édifices à plan bi-absidial et à plan circulaire, dans L'architecture vernaculaire, supplément No 3, 1983, pp. 43-56.

OBEREINER Jean-Luc, Eléments pour servir à l'étude statique des voûtes de pierre sèche à encorbellement, dans L'architecture vernaculaire, t. 9, 1985, pp. 53-62.


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© CERAV

9 février 2002 / February 9th, 2002

Références à citer / To be referenced as :

Gaston-Bernard Arnal
Critique sur une interprétation équivoque. Etat de la question sur les substructions chalcolithiques de Boussargues à Argelliers (Hérault) (A criticism of an ambiguous interpretation. The current state of knowledge on the stone structures of the Chalcolithic village of Boussargues at Argelliers in the Hérault department)
http://www.pierreseche.com/mythe_boussargues.html
9 février 2002
article repris de la revue L'Architecture vernaculaire, tome XVIII, 1994

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