UNE CARTE POSTALE, DEUX PONCIFS

One postcard, two cliches

Christian Lassure


C'est à M. Jean Laffitte, membre-correspondant du CERAV dans les Alpes-Maritimes, que nous devons la communication de cette carte postale dont la date d'envoi semble être 1955 si l'on en croit le tampon de la Poste.

Ce document, dont les bords gaufrés sont effectivement caractéristiques des années 1950, cumule deux poncifs, un sur chaque face.

En premier lieu, il y a le berger, accompagné de son troupeau de moutons, qui comme par hasard pose pour le photographe dans une friche située devant une grande cabane en pierre sèche de forme cylindro-conique : on pourrait croire qu'on a affaire à une cabane de berger alors qu'en réalité il s'agit d'une cabane d'agriculteur à l'abandon dans un champ cultivé retourné à la friche. Cette ultime utilisation comme parcours pastoral d'un ancien terroir agricole, attestée dans de nombreuses régions de la Provence et du Languedoc, n'a pas peu contribué au mythe de la cabane de berger.

Une scène d'un intense bucolisme... (carte postale de la collection de Jean Laffitte)

Elle nous vaut ce genre de carte postale qui plaque une vision pastoraliste et bucolique sur des vestiges lithiques d'origine agricole. Ici, c'est le département des Bouches-du-Rhône qui est concerné, ailleurs ce seront le Lot, l'Aveyron, l'Ardèche ou la Dordogne (avec, pour ce dernier département, une variante qui exhibe un troupeau d'oies en lieu et place des ovins).

Le Borri du nouvel an

Un deuxième poncif se découvre au verso de la carte. On y lit :

La Provence

GRANS (B.-du-R.) - Un borri

Voilà notre cabane en pierre sèche qui reçoit un nom exotique, celui dont l'avait affublé en 1866 l'abbé Gay à la suite d'un calamiteux contresens (*) et dont on sait la fortune. Derrière ce masculin (à l'orthographe incongrue avec ses deux "r"), on devine le mot trop prosaïque de cabanon, tout comme aujourd'hui, derrière son alter ego féminin borie, universellement répandu par les marchands et autres bori(e)phores, on discerne le terme (trop banal) de cabane.

Si l'on avait un doute quant au rôle de certaines cartes postales dans la propagation de mythes à destination du grand public, cet exemple devrait contribuer à le lever.

NOTES

(*) Sur l'origine de ce contresens, cf notre étude "La terminologie provençale des édifices en pierre sèche : mythes savants et réalités populaires", parue en 1979 dans le tome 3 de la revue L'architecture rurale et reprise dans www.pierreseche.com et pierreseche.chez-alice.fr à la page terminologie_bori.html. Une évolution parlante est celle des appellations changeantes d'un quartier de Mérindol dans le Vaucluse : aux XVIe et XVIIe siècles, il a pour nom l'Iscle ou les Iscles dans le compoix de 1571-1573; à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe il devient li bori (les métairies en provençal); dans la 2e moitié du XVIIIe siècle il est désigné les Bordes sur la carte de Cassini; au XIXe siècle les ingénieurs de la ligne de chemin de fer PLM en font les Borrys ...


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© CERAV

Le 17 avril 2006 / April 17th, 2006

Références à citer / To be referenced as :

Christian Lassure
Une carte postale, deux poncifs (One postcard, two cliches)
http://www.pierreseche.com/poncifs_sur_carte_postale.html
17 avril 2006

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