ARCHITECTURE VERNACULAIRE

CERAV

RECENSION 15 / REVIEW 15

L'IMPORTANCE DES AMÉNAGEMENTS EN PIERRE SÈCHE

DANS L'ESTHÉTIQUE DU PAYSAGE ARDÉCHOIS


Michel Rouvière, L’importance des aménagements en pierre sèche dans l’esthétique du paysage ardéchois, dans Paysages d’Ardèche, La terre, la pierre et l’eau, Mémoire d’Ardèche – Temps Présent, No 82, 15 mai 2004, pp. 51-73. (compte rendu : Christian Lassure)

Comment les citadins que sont la majorité de nos contemporains ne pourraient-ils pas attribuer aux vestiges agricoles en pierres sèches de leurs lieux de naissance, de vacances ou de retraite, des qualités esthétiques, par opposition au béton, au macadam, à la ferraille et aux angles droits de leur décor urbain ?

A la vue de l’éloquente collection de photos d’aménagements lithiques agricoles (murs de soutènement, escaliers, cabanes, calades, etc.) patiemment accumulée par l’ethnologue Michel Rouvière dans le sud de l’Ardèche depuis trois décennies et sertie dans un écrin de citations littéraires ou poétiques, on ne peut qu’en être convaincu, même si, pour l’historien du monde rural, il ne fait pas de doute que les constructeurs de ces ouvrages n’ont eu que des préoccupations économiques et fonctionnelles, sans jamais penser à être des « bâtisseurs de paysages » comme certains géographes tentent de nous le faire croire. Tout au plus étaient-ils conscients d’accéder à un progrès de l’agriculture.

Si l’on se tourne vers le rapport Meynot publié en 1912 par la « Société d’encouragement pour l’industrie nationale » (1) et en particulier le récit que fait le rapporteur des efforts de Louis Roussel, agriculteur du Gras de Joyeuse, pour transformer un versant inculte en une série de terrasses, on constate que le principal souci du dit Roussel était simplement de faire des ouvrages qui lui rapporteraient quelque chose et de les faire selon les règles de l’art, étant maçon occasionnel.

Ne nous leurrons donc pas, là où aujourd’hui, l’œil du citadin éduqué voit, par exemple, un pittoresque mur aux pierres de parement brutes, empilées en arêtes de poisson, le maçon du XIXe siècle n’aurait vu qu’un mur fait avec un matériau incommode et n’atteignant pas la cheville d’une belle limousinerie. 

L’auteur ne fait pas mystère de tout cela, nous mettant en garde d’entrée de catalogue : « Encore faut-il faire la part du fonctionnel, de l’utile et de l’essentiel avant de tenter une approche esthétique ! ».

A trop s’extasier sur la beauté des paysages à terrasses de culture, ne risque-t-on pas de s’exposer à l’irruption, dans ces derniers, des productions laborieuses et dispendieuses des praticiens de l’art du paysage ou « land art » (2) sous couvert de « valorisation contemporaine » de ces vestiges ? Soyons assurés que Michel Rouvière, qui a tant fait pour faire connaître les terrasses ardéchoises, saura les défendre contre les promoteurs de « terrasse-land ».

 L'art du paysage est déjà parmi nous. Il suffit de regarder autour de soi... (photo Michel Rouvière).

(1) Le terme « industrie » est à prendre dans le sens premier d’habileté à faire quelque chose.

(2) Cette expression anglaise sèche et terne désigne une pratique artistique prenant le milieu géologique et végétal comme support et matière première. "Art du paysage" semble être une bonne traduction puisque "land" signifie non seulement "terre" (cultivée) mais aussi "pays".

Adresse postale de Mémoire d’Ardèche – Temps Présent : BP 15 07210 CHOMERAC. Prix du numéro 82 : 12 euros.

English translation

The relevance of agricultural dry stone vestiges in the aesthetic appeal of Ardéchois landscapes

Being city dwellers, the majority of our contemporaries cannot but endow with aesthetic qualities the agricultural dry stone vestiges they come across in their birth places, holiday resorts or retirement places, as opposed to the concrete, tarmac, metal and right-angled structures of their urban environment. 

One cannot help thinking it cannot be otherwise, seeing the revealing photos of agricultural dry stone constructions, adorned with quaint literary or poetic excerpts, that ethnologist Michel Rouvière has patiently amassed over the last three decades in the Ardèche's Southern reaches.

However, to the specialist of rural history, there can be no doubt that the originators of these constructions were motivated solely by economic concerns and practical considerations and never contemplated being "landscape builders", contrary to what some geographers would like us to believe. At the very most, these builders may have been aware of benefiting from some agricultural advance.

If one turns to a 1912 report published by the "Société d'encouragement pour l'industrie nationale" (Society for the advancement of national industriousness), and in particular to the endeavours by one Louis Roussel, an agriculturist on the Gras de Joyeuse plateau, to transform an uncultivated slope into a series of agricultural terraces, one realizes that Roussel's main concern was simply to build terraces that would yield something, while following the rules of masonry, being himself a part-time stone mason.

So let us not be mistaken: where the sophisticated city dweller of today sees a picturesque wall of rough stones arranged in a fishbone pattern, a 19th-century mason would have seen a paltry wall made of stones hardly suited for the job and falling far short of professional stonework.

Being fully aware of that, Michel Rouvière warns us in the very first page of his catalogue: "Before indulging in an aesthetic approach, it would be wise to keep in mind these were functional, practical and essentially agricultural constructions".

By waxing ecstatic over the beauty of terraced landscapes, one runs the risk of encouraging the multiplication, in their midst, of fastidious and costly artefacts by practitioners of "land art" under the guise of "contemporary enhancing" of dry stone vestiges. Let us rest assured, however, that Michel Rouvière, after contributing to making Ardechois terraces known to a wide public, will manage to defend them from the assaults of the instigators of "Terrace-Land".


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