BARAQUES ET CORTALS DU ROUSSILLON
OU LE MYTHE DES « CAPITELLES » ET DES « ORRIS »

Baraques and cortals of the Roussillon region,
or a (tall) tale of "capitelles" and "orris"

Christian Lassure

Reprise du compte rendu L'œuvre d'Anny de Pous, dans L'architecture rurale en pierre sèche, suppl. No 1, 1977

Anny de Pous n'est plus un auteur dont la réputation reste à faire. Dans le premier tome de L'Architecture rurale en pierre sèche (1), nous avons donné la liste de ses publications sur l'architecture de pierre sèche des Pyrénées-Orientales. Commencée en 1958, la vaste enquête à laquelle s'est livré ce chercheur pendant près de vingt ans, jusqu'en 1977 (2), a permis de constituer une somme inégalée, précieuse par ses descriptions et son iconographie (photos, relevés), sur une architecture populaire en voie de disparition.

Dans la mesure où la contribution de cet auteur constitue une référence indispensable pour tout chercheur en matière de construction à sec, nous avons tenu à en rendre compte en en souligant tant les aspects positifs que les aspects négatifs. Pour plus de commodité et pour éviter les redites, nous avons choisi de faire une sorte d'analyse globale, axée principalement autour de la terminologie et la fonction des bâtiments étudiés d'une part, et de la destination des autres ouvrages lithiques, les sites à enclos, d'autre part.

COMMENT BARAQUES ET CORTALS SE MUENT EN « CAPITELLES » ET « ORRIS »

Examinons tout d'abord le premier point, à savoir l'option lexicologique. Dans les diverses publications, nous notons que :

- la cabane pastorale reçoit le nom de « capitelle » emprunté à la région nîmoise, le mot « cabane » étant réservé aux abris de vignerons, de cantonniers ou de douaniers;

- la bergerie de haute altitude devient « orri » lorsqu'elle est voûtée en pierres sèches et garde son appellation de « cortal » lorsqu'elle est toiturée ;

- l'abri non voûté, inclus dans un mur ou un pierrier, est baptisé « raparo » (orthographié également « raparro », « raparrou »), terme catalan signifiant abri ;

- dans la région des Garrotxes (au nord-ouest d'Olette), les cabanes sont désignées par le nom de « cove » (« cova » en catalan), signifiant grotte.

L'auteur justifie l'adoption de ce petit vocabulaire personnel par le prétexte que « ces constructions n'ont plus d'appellation propre dans le langage local » (Bulletin Archéologique, p. 24) et qu'il faut bien par conséquent les distinguer. En fait, aux plans de la réalité terminologique et de la méthodologie scientifique strictes, cette démarche est sujette à caution. Les appellations existent bien, et une enquête approfondie auprès des paysans et dans les textes anciens, ainsi que la comparaison avec la Catalogne espagnole auraient sans doute permis de les cerner.

Pourquoi rejeter « cabane » (« cabana » en catalan), terme qui est seulement « vague » dans la mesure où il est générique et seulement « péjoratif » lorsqu'il s'applique à une autre construction qu'une cabane ? Pourquoi recourir à « capitelle », qui est une appellation d'origine morphologique recouvrant une réalité spécifique, régionale, propre à la région nîmoise (abris des champs, resserres-à-outils, cuviers, etc.). Il suffisait de faire suivre le terme générique d'un déterminatif désignant 1a fonction, et de dire ainsi « cabane d'estive », « cabane pastorale », « cabane de berger », au même titre que « cabane de vigneron », « cabane de cantonnier », « cabane de douanier », ou bien encore de faire appel au mot « baraque » (« barraca » en catalan), synonyme de « cabane » et comme lui employé par exemple pour désigner un dolmen réutilisé comme abri (3). Le terme n'est-il pas d'ailleurs d'un usage courant de l'autre côté des Pyrénées où les abris de vignerons en pierre sèche portent le nom de « barraca de vinha », ainsi dans les vallées du Llobregat et du Cardoner (4) ? Qui plus est, comme on le verra plus loin, ce mot n'était-il pas en usage au XVIIe siècle pour désigner l'habitat saisonnier d'estive ?

Collection Guy Oliver

Carte postale du début du XXe siècle : l'ancienne cabane Arago et son « temple » d'orientation au sommet du Mont Canigou (collection Guy Oliver).

Désigner la bergerie de haute montagne à voûte d'encorbellement (principalement en forme de carène) par le terme d' « orri » en alléguant que c'est « son très vieux nom » (Bull. Arch., pp. 24), semble à première vue justifié : le terme perdure sous forme de lieux-dits et apparaît dans quelques actes des XVIIe et XVIIIe siècles (pour les plus récents). L'ennui, c'est que, si l'on examine l'un de ces actes, transcrit par l'auteur (L'affaire de l'orri de la communauté de Cattla à Taurinya dans le Conflent, Bull. Arch., pp. 72-75), le terme « orri » y désigne, semble-t-il, non pas une construction mais soit un gîte non couvert (dans un sens restrictif), soit un quartier de pâturage (dans un sens large) pour les ovins, la demeure des gardiens, dite « barraque » (sans doute la transcription francisée du terme catalan), s'y trouvant incluse. Qu'on en juge par quelques citations :

- détruire ... dans les vingt-quatre heures ...1'orri

- l'orri ... avec les barraques qui y sont construites pour la demeure des gardiens

- en établir aucun autre

- retirer ... les bestiaux du dit orri ... les y ramener

- détruire ... l'orry des chèvres et la barraque

- faire retirer ... leurs bestiaux du dit orry

- les pacages de la montagne de Queraix où l'orry et la barraque en question étaient placés

- tant pour y placer son orry que pour y élever des barraques pour l'asile de ses bestiaux et des bergers

- Cet orry détruit et cette barraque démolie

- Quant à l'emplacement, cette barraque n'était élevée ni dans l'enceinte d'aucune forest

- cette barraque devait donc, par son emplacement, être à couvert de la démolition

- combien d'autres communautés de la Province ... ont des barraques sur les Pyrénées

- le bannissement de ses chèvres et la démolition de sa barraque

- dont les chèvres paccagent et dont la barraque se trouve à la même montagne de Queraix.

Au vu du contexte où se trouvent employés les termes « orri » et « barraque » dans ces phrases, il ne fait guère de doute que l'« orri », dans le massif du Canigou, au XVIIIe siècle, désigne le terrain de dépaissance du bétail. Si l'on prend des termes de comparaison actuels, l'« orri » est l'équivalent de la « place » dans l'Ariège, laquelle comprend 1/ l'abri de berger, 2/ la « jasse » (pour les vaches) ou le « courtal » (pour les ovins), petit espace enclos ou non de pierres sèches (pour la nuit) (5) ; c'est l'équivalent du « coueylà » du Bigorre ou du « cujalà » du Béarn, qui comprend 1/ la cabane du ou des bergers, 2/ l'aire enclose ou non de murs de pierres sèches (pour la nuit), 3/ le « courrau » abritant les veaux (6) ; c'est encore l'équivalent du « cayolar » du Pays Basque (Soule en particulier), qui comprend 1/ une ou plusieurs cabanes, 2/ un ou plusieurs parcs enclos de haies en branchages (pour la nuit) (7).

L' « orri » du texte n'est donc pas une construction servant de bergerie ; ce n'est pas la partie, c'est le tout, la partie étant la ou les baraques qui abritent soit les bestiaux, soit les bergers. La reprise métonymique de ce terme ne porterait pas à conséquence si Mme de Pous n'introduisait une distinction fondée sur une caractéristique architecturale, à savoir la voûte d'encorbellement en forme de carène. La confusion, dès lors, a vite fait de s'installer : le terme « orri » se retrouvant figé dans l'acception technique qui lui est arbitrairement donnée, toute mention dans des textes anciens, tout toponyme où ce terme figure risquent d'être interprétés, si l'on n'y prend garde, comme faisant référence à ce type architectural de bâtiment. On voit le danger d'une telle démarche.

Enfin, désigner la « bergerie toiturée », « la bergerie en maçonnerie » par le terme de « cortal » (Bull. Arch., p.24), c'est désigner la partie pour le tout, le « cortal » étant au sens premier l'enclos servant de refuge aux bêtes la nuit (ainsi que le « courtal », espace-refuge des ovins dans l'Ariège) et dans un sens moins restrictif le terrain de dépaissance du bétail (c'est le cas dans les Hautes-Pyrénées avec le « courtail » ou « courtaou »). Dans la mesure où, par évolution métonymique, « cortal » en est venu à désigner actuellement le bâtiment lui-même, la bergerie, son emploi semble justifié. Mais il convient alors de discerner si, dans les textes anciens ou dans les toponymes où il apparaît, il désigne le tout ou la partie. Pour donner un exemple, dans le Quercy, au XVe siècle, le terme « cortial » mentionné dans des actes s'applique à une enceinte ajustée au volume du troupeau. De même, en Provence, au Moyen Âge, les « curtes » de la documentation provençale sont des enclos proches des villages, dans lesquels on parquait les troupeaux (8).

Que « cortal » soit pris dans une acception restrictive ou large, cela est affaire de définition préalable. Mais là où l'auteur s'éloigne de la réalité, c'est lorsqu'il introduit une distinction architecturale (tout comme il l'avait fait pour le terme « orri » : le « cortal », c'est la « bergerie en maçonnerie ». Voilà une initiative arbitraire et, qui plus est, contradictoire, car il existe sur la commune de Taurinya un « orri » (au sens de bergerie), dont l'auteur dit qu'on le désigne sous le nom de « Cortal d'En Manuel ». Mme de Pous, par ailleurs, note, à juste titre, que, lorsqu'on arrive vers l'Ariège, c'est le terme de « borde » qui remplace celui de « cortal » (Bull. Arch., p. 60). On a là affaire à un terme qui a gardé le sens de son étymologie (la « borde », c'est la cabane de planches). Signalons en passant que, dans les hauts pâturages des Pyrénées basques, la « borda » désigne l'abri des bêtes des bergers.

En conclusion, les initiatives de l'auteur se soldent par une confusion terminologique préjudiciable à une bonne interprétation des vestiges sur le terrain. L'adoption d'un vocabulaire simplement fonctionnel ou bien morphologique eût été de loin préférable. Il reste à déterminer ce que sont ces longues bâtisses à voûte d'encorbellement en forme de carène qui se rencontrent dans le Conflent et que l’auteur classe dans la catégorie des bergeries de haute montagne.

La tradition orale et leur emplacement permettent de répondre à cette question. Selon François Miro, selon Jean-Gabriel Gigot (9), lesquels s'appuient sur le témoignage d'anciens du pays, ce sont des bâtiments érigés en des lieux voués à la culture des céréales (« plas », ou plateaux situés à une altitude inférieure à celle des paturages d'estive : 800 m pour la plupart) il y a encore150 ans ; il servaient d'abris et de resserres-à-outils pendant les travaux de mise en culture, de magasins provisoires pour les grains (à ce titre, l'appellation d' « orri », si l'étymologie en est bien le latin horreum = grenier, est justifiée) et, après la venue des troupeaux sur les chaumes et sur les pacages estivaux, d'abris pour les bergers et les agneaux, d'entrepôt pour le lait et de cave à fromages. Ce ne sont donc pas des bergeries de haute montagne, lesquelles devraient se trouver plus haut. Ils seraient plutôt l'équivalent des « granges » des Pyrénées ariégeoises (10), lesquelles sont distinctes, par l'altitude, des cabanes d'estive dont la zone altitudinale se place, elle, autour de 2000 m.

Cortal Delcasso sur le pla de l'orri de Sansa (Pyrénées-Orientales) (photo Christian Lassure).

Par ailleurs, les vestiges céramiques rencontrés dans ces édifices permettent de tenter une datation. Le bâtiment fouillé par Mme de Pous à Roca Galera contenait dans le remblai de terre intérieur des tessons vernissés appartenant à un « topin » (pot-au-feu) et des tessons de céramique genre tuile. La bâtisse du plateau d'Ambullà a une couverture de terre et de gazon où sont incorporés des débris de tuiles et de poteries rustiques catalanes (11). Il n'y a là rien que de très récent. Aucune poterie médiévale n'a été recueillie. Il est donc risqué d'écrire, comme le fait l'auteur, que ces « orrys, placés dans trois communes voisines, au nord du Canigou, dès le haut Moyen-Age appartenaient à trois abbayes différentes : Prades à La Grasse, Corneilla au Prieuré du même lieu, et Clara-Taurinya à Saint-Michel de Cuxa » (Bull. Arch., p. 55). Comme nous 1'avons vu plus haut, le terme « orri » dans les textes ne désigne pas nécessairement un bâtiment. Quand bien même le cas se produirait, on a du mal à imaginer que des édifices construits au Moyen Âge aient pu se conserver intacts jusqu'à nos jours. Il est plus vraisemblable de penser que l'emploi de la pierre est un développement récent. À cet égard, l'examen de ce qui s'est fait ailleurs nous apporte quelques éclaircissements : dans les massifs des Dores, du Cézalier et du Nord du Cantal (dans le Massif Central), les « mazucs », centres de la vie pastorale, ont commencé à être construits en pierres maçonnées il y a seulement 110 ans. Au XIXe siècle, ils étaient encore en pierres sèches : les murs étaient coiffés d'une voûte recouverte soit de terre et de dalles, soit de mottes de gazon, soit encore d'une charpente couverte de mottes. À la fin du XVIIIe siècle, le « mazuc » était encore plus précaire : il consistait de trois pièces creusées dans le sol, aux murs et à la couverture en mottes de gazon. Ce genre de « mazuc » était de courte durée et on en changeait souvent comme en témoignent les nombreux entonnoirs (ou « tras ») visibles dans les pâturages (12).

DES ENCLOS DE PIERRE SÈCHE PROMUS AU RANG DE « CITÉS PASTORALES »

Les imperfections de l'interprétation qui nous est proposée au sujet des bâtiments en pierre sèche se retrouvent, dans une certaine mesure, dans l'étude des « sites de parcs en pierre sèche », c'est-à-dire les vastes ensembles de plusieurs dizaines, voire centaines d'enclos repérés en divers points de l'Aude (à Fitou et à Leucate) et des Pyrénées-Orientales (à Opoul, à Estagel, à Latour-de-France). Ces sites ont en commun de se trouver en bordure des Corbières et en terrain calcaire (le schiste dominant dans le reste des Pyrénées-Orientales). Leurs enclos sont entourés de murs tirés au cordeau, parementés sur une ou deux faces et retenant ou enserrant du cailloutis, et sur lesquels on peut circuler. Ils comportent souvent un cloisonnement intérieur et parfois des contre-murs et des tas de pierre également parementés dotés de rampes ou d'escaliers d'accès au faîte.

L'auteur cite la tradition orale à propos des sites de Fitou et d'Estagel (Gaule, p. 147) :

- à Fitou, où chaque famille avait autrefois son troupeau, les enclos étaient de maigres pâtures plantées en luzerne où l'on mettait le bétail (l'expression « parc à bestiaux », ou son équivalent catalan « corral »  (ou « coral ») semblent, dans ce cas, justifiés au plan de la fonction, si tant est, toutefois, que cet emploi soit attesté localement) ;

- à Estagel, les enclos étaient plantés en vignes.

L'auteur mentionne en outre qu'à Leucate les vignes occupaient la moitié sud de l'ancienne île, les pâturages la moitié nord. Des traces encore visibles sur ces sites témoignent d'une ancienne vocation agricole : de nombreux enclos sont en effet coupés de murs de soutènement parallèles et comportent encore des souches d'oliviers et d'amandiers. À Leucate, les enclos ont des cloisonnements en lignes droites et parallèles formés de dalles plantées de chant à la suite (séparatifs de culture, protections contre le vent ?).

Fitou (Aude) : Enclos avec sa cabane dans l'angle (photo Dominique Repérant).

Malgré toutes ces données qui pointent vers l'utilisation locale d'enclos de culture ou de pâture, l'auteur se laisse gagner à l'idée d'une « vaste organisation de transhumance »  (Gaule, p. 148) d'origine médiévale, les sites de parcs devenant des « cités pastorales » (C.E.R.C.A., No 3, p. 92), des « lieux de concentration de transhumants » , (Gaule, p. 149), un lieu de « triage », un « gîte d'étape » (Bull. Arch., p. 70) pour les troupeaux, organisés par les grandes abbayes audoises, La Grasse et Fontfroide, suzeraines, au Moyen Âge, la première du fief d'Estagel, la seconde d'un fief à Fitou, bref toute une hypothèse fondée sur des actes de propriété des dites abbayes à des pacages d'estive (La Grasse au territoire de Prades, Fontfroide au pacage de Pla Guillem (Canigou), situés à 100 km à vol d'oiseau). Dans cette vision purement pastorale, les enclos et constructions en pierre sèche situés sur le tracé des itinéraires de transhumance se retrouvent systématiquement reliés à ces derniers et présentés, par le simple jeu d'une association mentale, comme autant de « preuves lithiques » (Gaule, p. 149).

Cette optique des choses, bien que séduisante, n'est malheureusement pas fondée, ni au plan des documents anciens (aucun texte ne mentionne ni ne décrit ces « cités pastorales »), ni quant aux cadastres (qui ne semblent pas avoir été exploités), ni en ce qui concerne la tradition orale (laquelle contredirait plutôt cette hypothèse), ni quant à la morphologie des ouvrages de pierres sèches concernés, ni au plan de la simple rationalié pratique propre à la transhumance.

Il faut remarquer tout d'abord que dans les autres régions de France où est pratiquée la transhumance, il n'existe pas d'infrastructures aussi lourdes et aussi étendues servant de lieux de rassemblement et de dislocation de transhumants. Quand bien même le Roussillon ferait exception, l'existence d'une telle infrastructure en aval serait en contradiction avec l'absence de tout prolongement conséquent en amont. D'où la question que se pose d'ailleurs l'auteur : si, à Fitou, simple étape initiale, il y a trente cabanes parmi les enclos, « il devrait y en avoir 300 au Col de Jau, au Pla Guillem, en Capcir, séjour de 4 à 5 mois » (C.E.R.C.A., No 3, p. 92).

Ensuite, les vastes murs des enclos, étant donné la masse de matériaux qui y est accumulée, sont nécessairement le fruit de l'épierrement des parcelles qu'ils entourent par les gens qui les exploitaient. On imagine mal tout ce matériau apporté à pied d'œuvre par des bergers, et cela d'autant plus que l'on est en terrain à substrat calcaire et, comme tel, voué à l'épierrement à la moindre mise en culture. La distinction qui est opérée entre murs d'épierrement où « les cailloux ... sont jetés » et les murs des prétendus parcs de transhumants « où les pierres sont posées une à une, qui sont tirés au cordeau, avec escaliers, capitelles, etc. ménagés dans l'épaisseur » (Bull. Arch., p. 28) ne résiste pas à l'analyse. Si tel était le cas, toute l'infrastructure en pierre sèche des vignobles du Lot, de l'Ardèche, du Mâconnais, etc., ne devrait rien au travail du vigneron. La technique du parementage des murs et tas d'épierrement avec rampe ou escalier d'accès est attestée par exemple en Bourgogne dès le XVIIIe siècle par Restif de la Bretonne dans son livre La vie de mon père : l'intérêt du parementage est, pour le paysan, de gagner le maximum de terrain à la culture. Il faut donc croire que c'est par manque d'informations que l'auteur voit, dans les pierriers d'Estagel, des « pyramides » tronquées et se demande « comment était ménagé le sommet de ces constructions ? » (C.E.R.C.A., No 6, p. 338) : la réponse, c'est qu'il n'y avait aucun aménagement puisque, en empruntant les rampes ou les escaliers, on y portait la pierre, d'où les « effondrements » et « boursoufflures » qu'elle y note. Ces tas de pierre, ces « tarters » comme elle les appelle (L'Architecture rurale en Pierre Sèche, t. 1), sont simplement des pierriers, leur emploi comme « plateforme de surveillance » (idem) étant une fonction annexe et occasionnelle. Il faut croire que c'est encore par manque d'informations que l'auteur voit, dans les contremurs ou adjonctions postérieures, des « chemins-de-ronde en corniche » (Gaule, p. 136) et, dans les petites cavités ménagées à ras de terre dans l'épaisseur des murs (orifices de clapiers, niches, caches ?), des niches à chiens de bergers.

En outre, l'auteur fait bon marché de la tradition orale (cf. supra). Il ne la cite que pour mieux l'oublier car, au pire, elle ne cadre pas avec son hypothèse, au mieux, elle ne dit rien qui soit susceptible de l'étayer.

On aurait aimé avoir des précisions sur ce que disent les cadastres anciens et récents sur ces parcelles encloses : à qui appartenaient-elles, à quoi étaient-elles vouées aux XIXe, XVIIIe et XVIIe siècles ?

Fitou (Aude) : Cabane gravée du millésime 1865 sur un des piédroits de l'entrée (photo Dominique Repérant).

Enfin, si un grand nombre d'actes médiévaux sont cités, qui attestent l'existence de « cortals » dans les pasquiers, de la mainmise des abbayes sur les pasquiers, des us et coutumes réglant la transhumance, par contre, comme Mme de Pous le reconnaît elle-même, « Les documents anciens sont malheureusement muets sur l'organisation même de cette transhumance ; ils nous donnent seulement des points de repère sur les itinéraires, et sur les réglements par les sanctions prises envers les contrevenants » (Gaule, p. 14). Aucune mention donc de « gites d'étape, d'abreuvoirs, de repos, de soins » (idem).

Ces démentis, ces contradictions, ces incertitudes n'empêchent pas Mme de Pous de persister dans son explication, aussi peu étayée soit-elle, et cela « jusqu'à preuve contraire ou jusqu'à preuve d'une bien plus grande ancienneté » (Bull. Arch., p. 70). On ne saurait évidemment cautionner une telle démarche qui consiste à avancer une hypothèse sans l'ombre d'une preuve (« cette explication ... est pure hypothèse », trouve-t-on dans Gaule, p. 151) et à ignorer tout ce qui va à l'encontre de cette hypothèse. Qui plus est, au cas où celle-ci serait contredite de façon formelle aux yeux de l'auteur, une autre hypothèse, tout aussi gratuite, est prête : « Cette explication ... reste valable tant que ces capitelles n'ont pas livré un matériel néolithique, tel celui des capitelles du Languedoc » (idem). Au vu de la carte de situation des constructions en pierres sèches publiée dans Gaule et où figurent également dolmens, cistes et roc gravé, on n'a guère de mal à imaginer l'utilisation qui pourrait être faite de ces vestiges comme autant de jalons, de preuves mégalithiques d'une transhumance néolithique ! Pour ce qui est des prétendues capitelles néolithiques du Languedoc, le spécialiste averti sait que le mythe lancé par Maurice Louis n'a pas fait long feu, étant fondé sur l'interprétation hâtive de matériel trouvé dans des couches rapportées ou préexistant aux édifices (13).

Il est indéniable que la quête de Mme de Pous eût été certainement plus positive si, au lieu de regarder vers le Moyen Âge et, à défaut, vers le Néolithique, elle s'était penchée sur l'histoire agricole et pastorale de ces terroirs après la fin du Moyen Âge et en particulier sur la campagne en faveur du défrichement au XVIIIe siècle. On ne peut que regretter l'optique trop uniformément pastorale et transhumante qu'elle a choisi de suivre.

Il n'en demeure pas moins que si l'interprétation des vestiges n'est pas toujours conforme à la réalité, il subsiste quand même la masse d'informations, de données, de relevés et de photos recueillies, accessibles dans diverses publications et intrinsèquement exploitables par d'autres chercheurs, et qui constituent un témoignage irremplaçable sur une forme d'architecture rurale menacée de destruction.

NOTES

(1) Bibliographie de l'architecture rurale en pierre sèche du Roussillon, liste compilée par Anny de Pous et Christian Lassure, dans L'architecture rurale en pierre sèèche, t. 1, 1977, p. 188.

(2) Son dernier article, à la date de 1977 : Les ouvrages en pierre sèche de Latour-de-France (Pyrénées-Orientales), dans L'architecture rurale en pierre sèche, t. 1, 1977, pp. 40-44, 4 figs. h. t.

(3) Cf., à ce sujet, Jean Abelanet, Roussillon, province méconnue du mégalithisme, dans Archéologia, No 83, juin 1975.

(4) Cf., à leur sujet, Ramon Violant y Simorra, Las « barraques » de viña, de pared en seco, del Pla de Bages (Barcelona), dans Estudios Geograficos, vol. 15, 1954, No 55, mai 1954, pp. 189-200, et Juan Bassegoda Nonell, Construcciones rusticas : como hacer una barraca de viña, dans La Vanguardia Española (Barcelona), 18 avril 1976.

(5) Cf. Maurice Chatelard, Les phénomènes d'habitat dans les Pyrénées ariégeoises, dans Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, t. 2, 1931, pp. 448-513, en part. pp. 448-449 et 491 ; Michel Chevalier, Les caractères de la vie pastorale dans le bassin supérieur de l'Ariège, dans Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Oues t, t. 20, 1949, fasc. 1-2, pp. 4-84, en part. pp. 21-23, 26, 53 et 59.

(6) Cf. Henri Cavaillès, La vie pastorale et agricole dans les Pyrénées des Gaves, de l'Adour et des Nestes, Armand Colin, Paris, en part. pp. 300-301 et 358.

(7) Cf. Th. Lefebvre, La transhumance dans les Basses-Pyrénées, dans Annales de géographie, t. 27, année 1928, pp. 35-60.

(8) Cf., à ce sujet, Jean Lartigaut, communication au colloque de la Société des études du Lot en 1976 sur L'habitat rural en Quercy, dans Bulletin de la Société des études litt., scient. et art. du Lot, t. 97, 4e fasc. 1976, octobre-décembre, pp. 272-280, en part. p. 277.

(9) François Miro, Reparlons d' « orris » dans C.E.R.C.A. (Centre d'études et de recherches catalanes des Archives), No 22, Noël 1963, pp. 369-371, et Jean-Gabriel Gigot, Autour des orris, dans C.E.R.C.A. (Centre d'études et de recherches catalanes des Archives), No 22, Noël 1963, pp. 372-375.

(10) cf. Maurice Chatelard, op. cit. supra.

(11) Cf. Pierre Ponsich, Cabanes et « orris » de pierres sèches dans les Pyrénées-Orientales, dans Etudes roussillonnaises, revue d'histoire et d'archéologie méditerranéennes, t. 5, 1956, fasc. 2-3-4, pp. 305-317, en part. pp. 313-314.

(12) Cf. Alfred Durand, La vie rurale dans les Massifs volcaniques des Dores, du Cézalier, du Cantal et de l'Aubrac, Aurillac, 1946.

(13) Cf. André Cablat, Les capitelles de l'Hérault, dans Bulletin de la Société d'études scientifiques de Sète et sa région, t. 6, 1974-1975, pp. 119-132, en part. p. 120

BIBLIOGRAPHIE D'ANNY DE POUS
SUR LES CABANES EN PIERRE SÈCHE DES PYRÉNÉES-ORIENTALES

Liste compilée par Christian Lassure

Les cabanes de pierres sèches, dans C.E.R.C.A. (Centre d'études et de recherches catalanes des archives), No 3, Pâques 1959, pp. 80-97

Les cabanes de pierres sèches (illustrations), dans C.E.R.C.A. (Centre d'études et de recherches catalanes des archives), No 4, t. 1959, pp. 185-186

Les cabanes de pierres sèches (suite), dans C.E.R.C.A. (Centre d'études et de recherches catalanes des archives), No 5, automne 1959, pp. 266-288

Quatre nouveaux sites de parcs en pierre sèche, dans C.E.R.C.A. (Centre d'études et de recherches catalanes des archives), No 6, décembre 1959, pp. 387-393

L'architecture de pierres sèches et les grands chemins de transhumance pyrénéens, dans Conflent, Bulletin du groupe de recherche historique et archologique du Conflent, No 20, 1964, pp. 55-58 (cf. suite dans le No 21)

L'architecture de pierres sèches et les grands chemins de transhumance pyrénéens (2e partie), dans Conflent, Bulletin du groupe de recherche historique et archéologique du Conflent, No 21, 1964, pp. 103-114 (cf. suite dans le No 30, 1965)

L'architecture de pierres sèches et les grands chemins de transhumance pyrénéens (3e partie), dans Conflent, Bulletin du groupe de recherche historique et archéologique du Conflent, No 30, 1965, pp. 250-256 (cf. suite dans le No 41, 1968)

L'architecture de pierre sèche dans les Pyrénées méditerranéennes, dans Gaule, bulletin de la Société d'histoire, d'archéologie et de tradition gauloise, 2e série, octobre 1965, No 8, pp. 129-143 (cf. suite en 1966)

L'architecture de pierre sèche dans les Pyrénées méditerranénnes (suite et fin), dans Gaule, bulletin de la Société d'histoire, d'archéologie et de tradition gauloises, 2e série, janvier 1966, No 9, pp. 147-152 (suite de la 1re partie parue en 1965)

L'architecture de pierres sèches et les grands chemins de transhumance pyrénéens (4e partie), dans Conflent, Bulletin du groupe de recherche historique et archéologique du Conflent, No 41, 1968, pp. 212-225

L'architecture de pierre sèche dans les Pyrénées méditerranéennes, dans Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, n. s., No 3, 1967, Bibliothèque Nationale, Paris, 1968, pp. 21-115

L'architecture de pierre sèche dans les Pyrénées méditerranéennes, dans Actes du 92e congrès national des sociétés savantes, Strasbourg, 1967, section d'archéologie et d'histoire de l'art, Bibliothèque Nationale, Paris, 1970, pp. 245-246

Architecture de pierre sèche et transhumance, dans Actes du 94e congrès national des sociétés savantes, Pau, 1969, section d'archéologie et d'histoire de l'art, Bibliothèque Nationale, Paris, 1971, pp. 211-233

L'architecture de pierre sèche des Pyrénées méridionales, dans Archéologia, No 85, août 1975, pp. 20-28

Et si nous reparlions un peu des « pierres sèches », dans Conflent, Bulletin du groupe de recherche historique et archéologique du Conflent, No 79, 1976, pp. 33-41

Les ouvrages en pierre sèche de Latour-de-France (Pyrénées-Orientales), dans L'architecture rurale en pierre sèche, t. 1, 1977, pp. 40-44, 4 figs. h. t.

(en collaboration avec Louis Salavy) Constructions de pierre sèche en Conflent, dans Archéologie pyrénéenne et questions diverses, Actes du 106e Congrès national des sociétés savantes, Perpignan, 1981, section d'archéologie et d'histoire de l'art, Comité des travaux historiques et scientifiques, Paris, 1984, pp. 207-213

(en collaboration avec Louis Salavy) En Conflent, des constructions de pierre sèche à pilier central, dans Pyrénées, 1985, No 141, pp. 59-64


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© CERAV
Référence à citer / To be referenced as :

Christian Lassure
Baraques et cortals du Roussillon ou le mythe des « capitelles » et des « orris » (Baraques and cortals of the Roussillon region, or a (tall) tale of « capitelles » and « orris »)
http://www.pierreseche.com/terminologie_Roussillon.html
(Reprise du compte rendu L'œuvre d'Anny de Pous, dans L'architecture rurale en pierre sèche, suppl. No 1, 1977)

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