ARCHITECTURE VERNACULAIRE

CERAV

LA TERMINOLOGIE PROVENÇALE DES ÉDIFICES EN PIERRE SÈCHE :

MYTHES SAVANTS ET RÉALITES POPULAIRES

Provençal terminoly relating to dry stone constructions: scholarly myths and popular reality

Christian Lassure

English abstract


Reprise de l’article publié en 1979 dans le tome III de la revue L’architecture rurale

Il y a quelques années, l'Italie finissait de publier son corpus de l'architecture rurale réalisé sous l'impulsion du Consiglio Nazionale delle Ricerche (C.N.R.), équivalent de notre C.N.R.S. (Centre national de la recherche scientifique). L'habitat rural des diverses régions italiennes y a été excellemment décrit par des spécialistes de valeur (Emilio Scarin, Osvaldo Baldacci, Giuseppe Barbieri, Mario Fondi, Mario Ortolani, etc.), et cela tant sous ses formes permanentes que sous ses formes temporaires. La part qui, à juste titre, lui revenait, a été consacrée à l'habitat temporaire en pierre sèche dont l'Italie est si riche : sa diffusion, ses caractéristiques architecturales, sa terminologie, ses fonctions, son contexte historico-économique, etc., ont été amplement traités. La lecture de la trentaine de volumes composant cette collection ne peut que profiter à l'ethnologue français, lui apportant des éléments de comparaison par rapport au même phénomène tel qu'il se manifeste dans son propre pays.

Si l'on se reporte au volume 28, consacré à « La casa rurale nella Puglia » (L'habitation rurale dans les Pouilles) et publié en 1970, on trouve au chapitre VII rédigé par Benito Spano et traitant de « La Murgia dei trulli », une note fort intéressante sur la terminologie des dits trulli, habitat de pierre sèche des Pouilles dont la renommée tant en Italie qu'à l'étranger n'est plus à établir, si l'on en juge par l'abondante bibliographie existant dans diverses langues sur ces constructions qui ont fasciné tant d'auteurs. Pour citer intégralement cette note (note 2, p. 184) :
Les habitants de la « Murgia dei Trulli » dans les Pouilles n'appellent pas trullo, dans leur dialecte, la cabane primitive édifiée en pierres ; pas plus du reste qu'ils n'ont désigné sous ce terme la forme plus archaïque et élémentaire dont est dérivée cette dernière. Dans les dialectes du pays, tant la forme originelle, qui est encore représentée par une quantité d'exemplaires répandus au milieu de types évolués (surtout aux confins de la zone à trulli), que les formes dérivées plus couramment employées dans les agrégats de plusieurs édicules à trullo, sont toujours dites casedde ou casidd, les caseddari étant les maçons-tailleurs de pierres spécialisés dans la maçonnerie sans cintre ni liant. Cette nomenclature est même corroborée par des documents d'archives : les vocables caselle et casili, employés pour désigner les constructions rurales dans les environs de Castellana et dans tout le vaste fief d'où naîtra par la suite Alberobello, figurent déjà dans divers actes et documents notariés rédigés vers l'an 1000 (cf. D. Morea, Le cartulaire du monastère de San Benedetto di Conversano, vol. I : époques byzantine, normande, souabe, ed. Montecassino, 1892, passim).

Trullo est à proprement parler la forme italianisée du mot truddu (d'un mot grec signifiant coupole) sous lequel, dans certaines zones du Salento (dans une tout autre région donc que celle de la « Murgia dei Trulli »), on désigne la variété locale de cabane de pierre à fausse voûte, utilisée seulement comme abri et construite (...) en forme soit de tronc de cône, soit de tronc de pyramide. S'il arrive par ailleurs d'entendre des habitants de la « Murgia » prononcer également ce vocable qui n'appartient pas à leur dialecte, c'est que ce vocable est devenu à présent une expression courante en langue italienne pour désigner leur casedda. Mais au terme adopté par l'usage courant les autochtones donnent la même signification qu'au mot correspondant de leur idiome, utilisant davantage trullo pour indiquer l'habitation entière, en tant qu'ensemble des cellules à trullo qui la composent, que pour distinguer une partie constitutive prise dans son intégralité volumétrique depuis le carré de la base jusqu'au faîte du toit. Il est certain en tout cas qu'aucun habitant des trulli n'utilise ce terme d'importation pour désigner de façon spécifique – contrairement à ce que d'aucuns ont affirmé – la seule couverture en cône coiffant la construction de base.

Les faits relatés dans cette note sont éloquents d'un phénomène qui n'est pas circonscrit aux seules Pouilles italiennes : au vocable paysan (casedda) vient se superposer un terme savant (trullo), propagé par une certaine littérature archéologisante ou ethnologisante, terme qui, vulgarisé, finit par supplanter le terme primitif jusque dans la bouche même des paysans (1). Des processus identiques se sont fait jour en France à propos de l'architecture populaire de diverses régions.

Dans le Lot, le terme vernaculaire gariòta (2), désignant proprement une guérite incluse dans un épierrement – muraille ou pierrier – et transcrit en français sous les graphies hésitantes gariote, gariotte, garriotte, apparaît dès les années 1920 dans le parler des milieux érudits (Raymond Rey, 1926 – Pierre Deffontaines, 1932) pour s'imposer finalement à partir des années de l'après-guerre (Alfred Cayla, 1948, 1949, etc.) dans le vocabulaire des milieux lotois non-paysans (citadins, résidenciers, vacanciers, etc.). Un essai d'acclimatation du vocable capitelle, francisation du languedocien capitèla, a même lieu à la fin des années 60, mais sans lendemain (Pierre Lannes, 1967). Les ruraux, pour leur part, continuent à dire casèla (caselle) au Nord de la rivière Lot et cabana (cabane) au Sud, ce dernier mot, au Nord, s'appliquerait plus spécifiquement à une cabane en matériau végétal (3).

En Dordogne, les cabanes de pierre sèche ont reçu l'appellation de borie, forme francisée du provençal bòri diffusé par la presse locale (Périgord-Magazine). Le Sarladais, proche du Lot, a bénéficié pour sa part du terme gariote, propagé par certains auteurs (Raymond Rey, 1926 – Alfred Cayla, 1948, 1949, etc.), si bien qu'aujourd'hui les deux désignations rivalisent dans le parler savant et touristique (Jean Beauchamps, 1974). Le vocable local semble être chabana, chebana (4), palatalisation de cabana.

Dans l'Hérault, le terme francisé capitelle emprunté à la garrigue de Nîmes dans le Gard voisin, s'est imposé localement dans les milieux de la recherche (André Cablat, 1974) et dans les mass media, supplantant la diversité des appellations paysannes : principalement cabane mais aussi, selon les terroirs, caselle, chambrette, caravelle, grange, mas, nichette, en français local, du moins si l'on en croit André Cablat (5).

Dans les Pyrénées-Orientales, la désignation catalane barraca se voit remplacée, dans les publications de Mlle Anny de Pous (1957, 1959, 1965, 1966, etc.), par l'appellation d'origine nîmoise capitelle, qui, de terme spécifique, tend ainsi à devenir terme générique appliqué aux petites constructions à voûte d'encorbellement de tout le Languedoc-Roussillon. De même, au terme cortal, désignant les grandes bergeries en maçonnerie sèche ou non, est substitué arbitrairement le terme orri (signifiant au sens large, terrain de dépaissance du bétail, et, au sens premier, grenier champêtre, cabane où l'on garde les fromages), emprunté à l'ancien vocabulaire de l'élevage des Pyrénées catalanes attesté par la toponymie et par les archives.

En Provence, la grande variété lexicale de termes dialectaux s'appliquant à ce type d'architecture – cabana et diminutif cabanon, cabot et cabota et dim. caboton, granja et dim. granjon et granegon, agacha et dim. agachon, aguièr, botiga et dim. botigon, jaça, etc. – se voient, dès la seconde moitié du XIXe siècle, supplantée dans le parler savant par une seule et unique appellation qui prend valeur générique – bòri –, inventée, au sens archéologique de ce terme, par l'abbé A. Gay (6) en 1866 (les boris), puis reprise par Louis Gimon en 1882 (7), par J. Gilles (8) en 1890 et par Prosper Castanier (9) en 1893 sous une forme francisée (bories), enfin fermement établie par David Martin (10), F.-N. Nicollet (11) et Charles Cotté (12) en 1912 (bòri, masculin), et qui a connu, depuis, le succès que l'on sait, tant en Provence que, par extension, dans d'autres régions.

Carte postale en couleurs des années 1980 ou 1990.
Légende  : 4817 - Les Belles Images de Provence
BORIE en pieres sèches.
L'origine de certaines remonte à l'âge de Bronze.
Editeur : EDITIONS DE PROVENCE G.A.L. - Carpentras.

Ce phénomène de substitution terminologique n'est cependant pas universel. Certaines régions y échappent heureusement, ainsi la Haute-Loire avec ses chibotas (chibottes) et ses chasornas (chasournes), l'Aveyron avec ses casèlas (caselles), la Lozère avec ses chasèlas (chaselles), le Gard avec ses capitèlas (capitelles), les Cévennes avec leurs ostalets (oustalets), la Corse du Nebbio avec ses pagliaghi (paillers), la Corse de Bonifacio avec ses barracuns, la Franche-Comté avec ses cabordes, le Berry avec ses loges, et enfin la Bourgogne où les termes d'origine continuent à être employés tant dans les parlers locaux que dans les publications : l'Yonne avec ses cayons et cayennes de l'Asquinois et ses louèges de l'Avallonnais, la Côte-d'Or avec ses baraques et ses cabotes, le Morvan avec ses borniottes, le Mâconnais et le Tournugeois avec leurs cadoles ou cadeules.

Ce qui ressort de ce panorama général des modifications ou des persistances terminologiques quand on le confronte à la carte de diffusion de l'architecture de pierre sèche en France (13), c'est qu'au Sud de la Loire, dans les pays de langue d'oc, les termes locaux ont subi, à quelques exceptions près, divers types de manipulations : oubli pur et simple, remplacement par un terme importé, francisation de la prononciation et de la graphie, modifications de sens soit restrictives soit extensives, etc. Le résultat est un décalage entre la description orale, celle des paysans utilisateurs et anciennement constructeurs, et la description écrite, celle des érudits et des chercheurs « inventeurs » des constructions. Parallèlement, à cette falsification terminologique correspondait une occultation plus grave des origines et des fonctions, visant à « habiller » archéologiquement un objet d'étude purement rural à une époque où architecture et habitat ruraux n'avaient pas encore le lustre qu'ils ont aujourd'hui. Sur cette « histoire des idées » en matière d'architecture en pierre sèche, le lecteur trouvera des éléments d'information dans les tomes I et II de la revue L'A.R.P.S. (14). Nous ne nous y attarderons donc pas ici. Ce qui nous intéresse, c'est de voir ce que les divers parlers d'oc, ceux-là mêmes qu'employaient les constructeurs-utilisateurs, peuvent nous révéler au plan lexicographique. Evidemment, à défaut des éléments que ne manquerait pas d'apporter une enquête générale et systématique sur le terrain, c'est à cet outil si simple et pratique qu'est le dictionnaire que nous ferons appel, et en particulier au Tresor dóu Felibrige de Frédéric Mistral (1878), ouvrage qui est présenté par son compilateur « comme embrassant les divers dialectes de la langue d'oc moderne ».

Voyons tout d'abord ce que nous trouvons à l'entrée bòri : bòri, bòrio (lang., gasc.), bouòrio (rouerg.) (roman boria, boira ; bas latin boria, booria, boaria ; latin boaria, étable à bœufs ; v. all. bur, construction), subst. fém. Ferme, métairie, manoir, domaine, dans le haut Languedoc, le Rouergue et le Velay, voir bordo, bastido, mas ; masure, cahute, en Provence, voir casau.

Comme on le voit, pour Mistral, le terme bòri n'a jamais en Provence désigné spécifiquement la cabane en pierre sèche, se cantonnant dans l'acception péjorative de masure, cahute, c'est-à-dire de méchante maison ; il a alors pour synonyme casau (signifiant masure, chaumière, maison ruinée, cahute, métairie, étable, latrines). Lorsque bòri est cité comme synonyme d'autres entrées, c'est toujours en relation avec l'habitat autre qu'en pierre sèche : bordo (petite métairie, maison rustique, chaumière, porcherie), granjo (dans le sens de ferme, métairie, maison de campagne), mas (dans l'acception de maison de campagne, habitation rurale, ferme, métairie), bastido (bastide, maison de campagne, ferme, villa). Est-ce à dire, comme l'écrivait David Martin en 1912 (15), qu' « il semblerait que ces constructions archaïques (sic) de la Provence ont échappé à l'attention de l'illustre auteur de Mireille » ? Il suffit de passer quelques moments en compagnie de l' « illustre auteur » du Tresor dóu Felibrige (ce dernier ouvrage étant certainement une meilleure source pour des recherches lexicographiques que le poème épique « Mirèio » ...) pour s'apercevoir que ce n'est aucunement le cas. Les cabanes en pierre sèche sont expressément mentionnées au moins à quatre reprises. On trouve :
- cabot (lat. caput), subst. masc. Hutte en pierres sèches, cahute, taudis, voir cabanoun, capitello ;
- capitello (bas latin chapitellum, lat. capitellum), subst. fém. Hutte d'une vigne, petit réduit bâti à pierres sèches voûté et terminé en cône, principalement destiné à mettre à couvert un cuvier en maçonnerie où l'on égrappe la vendange, voir cabanoun, coues, escapito, granegoun ;
- casalet, subst. masc. Petite masure, cahute en pierres sèches, voir capitello, cabanoun ; casalet d'uno vigno : hutte d'une vigne ;
- granegoun, subst, masc, cahute, petit réduit voûté et bâti en pierres sèches, voir cabanoun, canigoun, capitello, coues.

Il est quand même remarquable que pour chacun de ces quatre termes désignant des édifices bâtis à pierres sèches, le lexicographe ne donne jamais bòri comme synonyme. Il cite par contre cabanoun (hutte, cabane de berger, cabane chétive ; cahute où les gens du peuple, surtout à Marseille, vont passer le dimanche, vide-bouteille), coues (cahute, petite chaumière pour garder les fruits de la campagne, dans le Var), escapito (cabane, baraque, hutte de berger creusée dans la terre, dans les Alpes), canigoun (chenil, cahute).

L'impression qui se dégage de tout ceci c'est que l'acception restrictive de bòri dans le sens de cabane en pierre sèche est une innovation récente en Provence. Si l'on se reporte à la bibliographie sur le sujet, l'on constate que la généralisation de cette acception savante se fait à la fin du XIXe siècle et au début de XXe avec l'abbé A. Gay (1866), Louis Gimon (1882), J. Gilles (1890), Prosper Castanier (1893) d'une part et David Martin, F.-N. Nicollet et Charles Cotté (tous trois en 1912) d'autre part.

Si, parmi ces auteurs, il en est un qui a œuvré de façon décisive en faveur du mot bòri, c'est bien David Martin, lequel rédigea pour les Annales de Provence en 1912 un article intitulé « Les boris de Provence » (16). Il fut secondé efficacement dans cette tâche par F.-N. Nicollet, qui fit suivre l'article de son confrère d'un appendice intitulé « Etymologie et origine du mot 'bori'  » (17). Le plaidoyer de ces deux chercheurs en faveur de bòri n'était pas gratuit. Il prenait son sens dans le cadre d'un vieillissement souhaité des édifices et de leur tradition. Il suffit de citer David Martin pour s'en convaincre :
Nous avons interrogé de nombreuses personnes dans la Provence pour savoir le nom de ces constructions qui aujourd'hui sont complètement abandonnées et isolées dans des lieux incultes. Chaque fois nous avons constaté une réelle indécision dans la réponse. Ce sont des agachons ou postes de chasse, nous dit-on en basse Provence ; tandis que dans les environs de Forcalquier ce sont des granjons ou des cabanons pointus ... Il est permis de croire qu'un type de construction aussi exactement reproduit sur de si grandes étendues devait avoir à l'origine, un même nom dans toute la Provence. Mais ce nom ancien semble avoir été oublié depuis que ces édifices ne sont plus utilisés.

Le parti pris de l'auteur est ici évident : notre homme part du principe que les cabanes en pierre sèche ont un seul nom ; il ne s'étonne donc pas qu'il y ait « indécision » chez les gens interrogés, indécision qui en fait provient non pas d'un invraisemblable oubli de la mémoire collective mais au contraire de la difficulté de faire un choix parmi une multiplicité d'appellations, soit fonctionnelles, soit morphologiques.

Et puisqu'il faut un seul nom, et bien ce sera bòri, manifestement plus convenable, car plus énigmatique, pour un sujet d'étude que les vulgaires et trop parlants agachon, granjon ou cabanon pointu. Cela ne fait pas sérieux de se pencher sur des agachons, des granjons ou des cabanons pointus en ce début de siècle, mais en étudiant des boris, il devient aisé de se poser en archéologue. Et l'auteur de décrire sa révélation :
or, grâce à la sagace obligeance de notre excellent ami M. Théodore Valérian, de Salon, nous avons pu apprendre, de la bouche même de son père, vénérable octogénaire, que ces cabanes pointues portaient autrefois le nom de « boris ».

Il ne vient pas un seul moment à l'esprit de notre chercheur que la source du père de Théodore Valérian puisse être une mention dans un ouvrage savant de la fin du XIXe sur la ville de Salon (18).

La suite de l'enquête de David Martin est tout aussi révélatrice de son obnubilation :
Muni de ce précieux renseignement, nous avons opéré une enquête, longuement poursuivie à Fos, Miramas, Saint-Chamas, Grans, Salon, Pélisanne et dans les environs de Forcalquier, en consultant les anciens des diverses localités où se font remarquer des cabanons pointus et nous avons pu constater que dans toutes ces régions ces vieilles constructions portaient le nom de 'Bori' .

Les détails, pour le moins savoureux, de cette « enquête » sont livrés en note au lecteur :
Pendant nos explorations, après avoir consulté les gens à travers la campagne, nous avions soin de nous rendre, le soir, dans les cafés, qui regorgeaient de monde, en compagnie d'un indigène et pendant qu'on nous versait le café nous posions à notre invité la question : « Comment appelez-vous les cabanons pointus de la colline ? – Les cabanons pointus ? Mais attendez... ce sont des agachons ou postes de chasse. – Ces cabanons ne sont pas des agachons, ils n'ont qu'une porte et pas des (sic) trous pour surveiller le gibier. Il doit y avoir un autre nom plus ancien. Demandez un peu à vos voisins ». Notre compagnon s'adressait à ses compatriotes présents et toute la chambrée prenait bientôt part à la discussion, chacun donnant son avis. Et, en faisant chercher les anciens dans leurs souvenirs, ceux-ci finissaient par trouver. Ah ! Oui, je me souviens, ces cabanons s'appelaient des Boris. – C'est vrai, répétait-on de toutes parts ». Et dans tous ces pays c'était exactement la même répétition et la même conclusion.

Outre le fait que les conditions de 1' « enquête » prêtent quelque peu à sourire (ne croirait-on pas entendre le récit d'un explorateur, accompagné d'un guide-interprète, dans quelque pays exotique ?) et ne présentent aucune garantie d'objectivité, les questions étant tendancieuses et orientées (« Il doit y avoir un autre nom plus ancien. Demandez un peu à vos voisins ».), la réponse des « indigènes » n'a rien de surprenant : si les cabanes en pierre sèche, dès ce début du siècle, sont abandonnées et menacées de ruine, elles correspondent tout à fait à l'appellation générale de bòri que Mistral donne comme masure, cahute, et comme synonyme de casau (masure, chaumière, maison ruinée, cahute, etc.).

Non content d'orienter l'enquête orale dans le sens de conclusions déjà données d'avance (il eût été plus fructueux – pour nous – que l'auteur se fût borné à recenser la diversité lexicographique que son enquête ne pouvait manquer de lui révéler), David Martin donne un coup de pouce au dictionnaire de Mistral pour parfaire sa thèse : « D'après le dictionnaire de Mistral, Bori ou Borie (du latin boria) désignerait une étable à bœufs, une cabane, une grange ».

Manifestement, l'auteur n'a pas lu l'entrée correspondant à bòri, car il n'y est question ni de la graphie française borie, ni de cabane, ni de grange (19). Simple négligence ou malhonnêteté intellectuelle ? Eu égard au passif de l'auteur, on est en droit de se le demander.

On comprendra donc que, dans ce contexte, l'appendice que F.-N. Nicollet consacre, à la suite de David Martin, à l'étymologie et à l'origine du mot bòri est absolument oiseux. Peu importe en effet que la racine de bòri soit bor, cavité dans la langue des Ligures (?), ou le germanique bur, construction, ou le latin boaria, étable à bœufs, puisque bòri n'a jamais désigné spécifiquement les cabanes en pierre sèche, cette querelle scholastique ne nous concerne pas (20).

Mais examinons ce que les textes d'archives et la toponymie nous révèlent exactement quant au terme bòri.

Selon des renseignements fournis par M. Clément Amphoux (21), le mot bòri apparaît dans les archives de Miramas (Bouches-du-Rhône) entre 1790 et 1841, et cela diversement orthographié :
- 1790 : quartier de la borie de Curet
- 1792 : fossé de la bori
- an VII : fossé de la bory de Curet
- 1809 : lieu dit le labori du Curè.

Dans la mention de 1841, la bory du Curet était donnée comme lieu de rendez-vous aux chasseurs invités par le maire à une battue aux loups. Malgré la localisation imprécise de l'édifice ce toponyme ne figure pas dans le cadastre de 1819 –, il s'agissait, selon notre informateur, certainement d'une masure.

De même, M. Clément Amphoux (22) signale l'existence, au sud de l'agglomération de Salon-de-Provence, d'un quartier appelé « La Borie ». Le terrain alluvionnaire de ce quartier autrefois marécageux ne se prêtant pas à la construction en pierre sèche, le nom provient à coup sûr d'une ancienne métairie.

Si l'on se réfère à Pierre Desaulle (23), « Le terme 'borie' (...) a été introduit en Provence à une date récente. Il figure comme toponyme sur la carte de Cassini qui a été commencée vers 1770, mais il y est, à la vérité, assez rare ».

Quelques auteurs ont prétendu que certains hameaux, dénommés « Les Boris », tenaient cette appellation de la présence de constructions en pierre sèche.

Si l'on en croit l'abbé A. Gay (24), qui écrivait vers 1860, deux lieux dits « Les Boris », sur le territoire de Buoux, arboraient d' « immenses cases, ressemblant extérieurement à de monstrueux tas de pierres amoncelées », « pouvant contenir chacune une cinquantaine de personnes et servant (aujourd'hui) de bergerie aux deux hameaux qui portent leur nom ». Comment ne pas voir ici que l'auteur a pris le tout le hameau – pour la partie – la cabane –, l'ensemble des habitations pour le bâtiment annexe : la fin de sa phrase est symptomatique à cet égard. Comme il s'agit de la plus ancienne mention ou, plus exactement, la première, du terme bòri dans l'acception erronée de « cabane en pierre sèche », on a là l'origine d'un contresens qui, repris par des dizaines d'auteurs peu enclins aux vérifications ou à la critique (ce qui n'est pas notre cas, reconnaissons-le ...), s'est perpétué jusqu'à nos jours. Accordons toutefois à l'abbé Gay l'excuse d'avoir eu besoin d'un nom hors du commun pour désigner « ces deux gigantesques cabanes » qu'il imaginait « debout depuis plus de trente siècles » et où il voyait « deux avant-postes militaires de l'antique Buolis et les demeures des deux chefs gaulois préposés à la garde des habitations de toute la plaine de Claparède »... Il va de soi que les affabulations d'A. Gay n'ont pas attendu notre intervention pour être dénoncées. Déjà en 1904, Fernand Sauve, dans un ouvrage sur « La région aptésienne » (25), entreprenait de « mettre au point une fantaisie de Gay (...), au sujet de la haute antiquité d'une cabane ou Bory peu éloignée du village (de Buoux) ... » : « vérification faite », nous apprend-il, « il s'agit simplement d'une de ces nombreuses constructions rudimentaires (...), créée(s) un peu partout dans la région par des cultivateurs désireux de se ménager un abri contre les intempéries (...) celle décrite par Gay est seulement plus vaste que les autres et se trouve divisée en plusieurs compartiments ».

Charles Cotté, écrivant en 1912 (26), prétend que dans la région de Lauris-sur-Durance, « Des bergeries, qui utilisent un surplomb rocheux, ont (...) fait donner son nom au hameau des Borys, halte sur la voie ferrée Cavaillon-Pertuis ». Cette mention est précisée huit ans plus tard par V. Cotté (27) qui affirme que « Le nom de boris est propre surtout aux abris sous rochers naturels ou artificiels ; lesquels, fermés par un mur pourvu d'une porte et parfois d'une fenêtre, sont des habitations très communes aux Baumes et aux Baumettes, près d'Apt ».

La première de ces affirmations s'avère pour le moins curieuse. Brice Peyre, dans son Histoire de Mérindol en Provence, publiée en 1939 (28), nous apprend que ce hameau, dit « les Borys » (ou plutôt « les Borrys » si l'on se réfère aux cartes), quartier relevant du village de Mérindol, n'est désigné ainsi que depuis la fin du XVIIe siècle ou le début du XVIIIe et sa graphie actuelle est due aux ingénieurs du P.L.M., qui, en y établissant une halte au siècle dernier, ont affublé le toponyme provençal « li bori » de trois nouvelles lettres. Qui plus est, sur la carte de Cassini (deuxième moitié du XVIIIe), ce même hameau se voit baptisé « les Bordes ». Or, borde, en languedocien borda, en provençal bordo, désigne, selon Mistral, une petite métairie, une maison rustique, une chaumière, une porcherie, en Limousin, Gascogne et Béarn. On sait par ailleurs que dans ces régions borie et borde sont synonymes et désignent l'un comme l'autre une ferme. Un dernier élément vient lever toute ombre de doute subsistante : le hameau était appelé, aux XVIe et XVIIe siècles, « l'Iscle » ou « les Iscles » (c'est-à-dire iscla, variante isola, pâté de maisons, du latin insula) et il comportait, selon le cadastre de 1571-1573, huit maisons, deux casaux et une bastide. L'évolution toponymique de ce quartier de Mérindol est donc manifestement en rapport avec les maisons d'habitation mêmes du lieu et non avec quelques bergeries semi-troglodytiques.

Quant à la deuxième affirmation, elle n'est pas moins bizarre que la première. Si, aux lieuxdits « les Baumes » et « les Baumettes » près d'Apt (toponymes orographiques, du provençal baumo et diminutif baumeto, surplomb rocheux, abri sous roche), les habitations semi-troglodytiques, prétendument appelées boris, sont si courantes, pourquoi n'ont-elles pas donné leur nom aux lieuxdits ? Et quand bien même ces habitations grossières auraient été appelées boris, en quoi cela nous éloignerait-il de l'acception mistralienne de masure, chaumière, cahute, etc., et nous rapprocherait-il de véritables cabanes de pierres sèches à voûte autoclavée édifiées sur le sol ?

Force est donc de reconnaître que, si bòri est effectivement provençal, ainsi que l'attestent le parler, la toponymie et les documents d'archives, le sens originel n'en est pas aussi restreint et spécifique qu'on a essayé de le faire croire.

Les auteurs de la fin du XIXe et du début du XXe siècle auraient certainement été mieux inspirés s'ils avaient daigné jeter un coup d'œil impartial à la micro-toponymie : ils n'auraient pas alors manqué de constater que de nombreux lieuxdits où s'observent des groupements de cabanes à pierre sèche s'appellent (ou s'appelaient) tout bonnement « Les Cabanes », ainsi Les Cabanes à Gordes, Les Cabanes à Cabrières d'Avignon, Les Quatre Cabanons à Forcalquier, Les Cabanes à Saumane, Les Cabanes à Bonnieux, etc.

L'ambiguïté du vocable bòri a été reconnue par un certain nombre d'auteurs qui ont eu le mérite, sinon de proscrire entièrement ce terme, du moins de le mentionner à parité avec l'appellation cabane :
- Joseph Lhermitte (1912) (29) parle de « cabanes en pierre sèche » et ne cite bòri que comme l'un des termes provençaux employés (bòri, cabano, cabanoun, caborno, capitello, casau) (30) ;
- Jules Formigé (1914) (31) parle de cabanes et donne bòri comme nom local ;
- De Sartiges (1921) (32) parle de cabanes, mentionnant bòri comme leur désignation locale ;
- Mme Mariel Jean-Brunhes Delamarre (1931) (33) use de « cabanes en pierre sèche » et ne cite comme appellation locale que clapier, qui serait souvent donnée aux cabanes (ce qui se comprend dans la mesure où la cabane, à sa construction, joue le rôle, entre autres, d'un tas d'épierrement – clapièr en provençal – et qu'après son abandon et sa ruine elle n'est plus, aux yeux du paysan, qu'un tas de pierres, qu'un clapièr ;
- Mlle Verdat (1938) (34) rejette sans ambages bòri : « On a voulu admettre, à un moment, que le mot "Borys" (sic) désignait également ces maisonnettes de pierres sèches, mais je crois qu'il faut réserver plutôt cette dénomination aux grottes anciennement habitées et même utilisées parfois encore aujourd'hui, par exemple à Cadenet ». Si ce rejet est justifié, par contre l'acception qu'adopte cet auteur semble trop exclusive ;
- Fernand Benoit (1949) (35) emploie borie mais mentionne l'existence de granjon à Forcalquier et l'emploi « plus simplement » de cabane ;
- l'abbé Albert Verney (1955) (36) emploie borie, mais reconnaît que « l'étude a généralisé le terme de borie » ;
- Robert Livet (37), dans sa thèse L'habitat rural et les structures agraires en Basse-Provence, écrit qu' « On les désigne la plupart du temps sous le nom de 'bories'  » mais que « Le dialecte populaire, plus imagé, les appelle 'cabanouns pounchus'  » ;
- Pierre Martel, étudiant les constructions de la montagne de Lure (1963) (38), s'en tient à l'expression générique « cabanes pastorales » et au terme purement fonctionnel de jas (bergerie en provençal). Il réserve le terme borie aux édifices de la région de Gordes et l'expression cabanon pointu à la région de Forcalquier, Reillanne et Viens (1966) (39) ;
- Pierre Delaire (1964) (40) reconnaît le bien-fondé de cabane mais opte pour bòri : « Nous avons donc deux désignations pour ces édifices et nous les emploierons tour à tour, tout en marquant une préférence pour le mot nouveau Bori, qui est moins anonyme (sic) que le premier et nous semble mieux convenir pour désigner ces édifices si particuliers » ;
- Pierre Desaulle (1965) (41) est partisan inconditionnel de borie mais note qu' « il semble, par la toponymie de ces régions (la Provence), qu'on les désigne le plus souvent sous le nom de 'cabanes'  » ;
- Guy Barruol (1965) (42) parle de « cabanes ou bories » en introduction à son article dans la revue Archéologia mais emploie de préférence borie par la suite.

Facsimilé du tiré-à-part, datant de 1945, de l'article de Maurice Louis,  Sylvain Gagnière et Pierre de Brun, Contribution à l'étude de la construction à pierre sèche, les « boris » de Gordes (Vaucluse), paru dans le Bulletin de la Société languedocienne de géographie en 1944.

Au vu de l'attitude adoptée par ces divers prédécesseurs, le chercheur actuel est en droit de se demander s'il doit continuer à osciller entre le terme populaire et l'appellation savante. Pour notre part, dans un souci de rétablissement de la vérité terminologique, nous lui conseillerons d'écarter bòri (et surtout sa forme francisée borie) au profit d'une nomenclature plus variée et véritablement ancrée dans les parlers vernaculaires.

A cet égard, nous voudrions attirer l'attention sur une désignation qui semble être passée inaperçue des auteurs spécialistes du domaine provençal. Il s'agit de cabot (masculin) et de son féminin caboto que Mistral définit respectivement comme « hutte en pierres sèches, cahute, taudis » et comme « petite cabane, échoppe, cellule ». Cabot serait à l'origine du toponyme « Le Cabot » désignant un quartier de Marseille. De nos jours, si le terme est peu usuel en provençal rhodanien (il se disait autrefois à Saint-Mitre, si l'on en croit Charles Rostaing (43), et à Salon-de-Provence, si l'on en croit Jacques Dauphin qui écrivait en 1872) (44), il semble circonscrit aux parlers nord-provençaux.

On le rencontre en effet, si l'on se réfère à Pierre Nauton (45), dans l'Ardèche septentrionale (au point 5, tsabwòto, cabane aménagée dans un coin du hangar, où l'on faisait les sabots ; au point 8, tsòbwòto, cabane pour l'outillage dans les vignes), dans la Haute-Loire (au point 215, tsibwòta, cabane toute en pierre, en forme de pain de sucre – c'est-à-dire, en français local, la chibotte). Il est également présent, si l'on se réfère à Jean-Claude Bouvier (46), dans la Drôme septentrionale (aux points 14, 16, 21 et 26, cabòto, cabane à outils, petite maison de campagne), et, si l'on se reporte à W. Von Wartburg (47), dans le Piémont (tsabwòta, cabane provisoire dans un pâturage) et d'après le dictionnaire de Teofil G. Pons (45), dans la Val Germanasca (zone de dialecte vaudois, Piémont) (ciabot, cabane pour la vendange et la vinification). Ecrivant en 1907, Arturo Issel (49) signale l'existence « dans les régions les moins fréquentées et les plus hautes des Alpes-Maritimes » de « huttes misérables » (ciabot), formées de murs en pierre sèche adossés aux parois des rochers et servant d'abris temporaires aux montagnards. Ce témoignage est recoupé par l'enquête des auteurs du « Vocabulaire gavot de l'habitat rural » paru dans la revue Pais Gavouot en 1976 (50) : à Isola et à Saint-Sauveur dans la vallée de la Tinée (Alpes-Maritimes), lou chabot désigne le cabanon, la hutte.

On peut donc se demander, avec Jean-Claude Bouvier (46), si ces îlots modernes ne constituaient pas autrefois une aire continue qui devait se rattacher au domaine plus purement provençal (zone de Ka-). En effet, chaboto, forme palatalisée de caboto, et son diminutif chaboutoun, définis par Mistral respectivement comme « cahute, cabane dans les Alpes » et « petite hutte, petit réduit, chenil, bouge », se retrouvent dans la toponymie de l'Est du Sud de la Drôme avec les Chabottes à Saint-Agnan-en-Vercors, à Roynac et à Poët-Laval (51), ainsi que dans la toponymie des Hautes-Alpes avec les Chabottonnes (de chaboutouno, nom de lieu). Et lorsqu'on saura que la forme provençale cabot est connue sous sa transcription française locale cabote ou cabotte et dans le sens de cabane de vigneron aussi loin au Nord que le département de la Côte-d'Or (si l'on en croit Jean-François Pitiot et Pierre Poupon (52)), on comprendra l'intérêt de pousser plus à fond l'étude de ce terme, de ses diverses formes et acceptions ainsi que de ses aires d'extension, passée et présente.

En attendant un supplément d'informations, quelle politique suivre ? Sans doute pourra-t-on employer cabot / cabota et ses variations chabot, chibot / chabota, chibota là où ces termes sont encore vivants tant en « occitan » qu'en « francitan » : Haute-Loire, Nord-Ardèche, Alpes-Maritimes. Quant à bòria (limousin, languedocien, etc.) / bòri (provençal) et bori / borie (« francitan »), on les réservera pour être irréprochable... – aux réalités différentes que ce féminin et ce masculin recouvrent : masure, cahute en Provence, ferme ailleurs. Quand Jean Carrière, dans L'épervier de Maheux (53), décrit le Haut-Pays des Cévennes avec ses « bories aux murailles de forteresse..., enfouies au plus profond des combes, ou tapies dans quelque trou » (...) (avec leurs) « pièces du rez-de-chaussée presque toujours pris dans le flanc de montagne, ou adossé contre le versant le mieux abrité de la cuvette », il ne vise pas autre chose que les fermes rébarbatives de ce pays. Quand tel habitant d'Ayssènes près de Saint-Affrique (Aveyron) déclare « les boryes sont toutes trabessudes » (c'est-à-dire à flanc de montagne) (54), c'est encore de maisons de fermes dont il s'agit. Tenons-nous en donc à une terminologie avérée et certaine plutôt qu'à une terminologie non fondée et suspecte. Préférons aux vocables des faiseurs de mythes les appellations des détenteurs de la tradition populaire.

NOTES

(1) On trouvera un répertoire des appellations populaires des cabanes en pierre sèche des Pouilles, avec l'indication des différentes zones où elles sont employées, dans notre « Vocabulaire italien-français de l'architecture rurale en pierre sèche » inséré dans la présent volume (paragraphes 1.1. et 1.2.).

(2) Pour plus de commodité, nous emploierons la graphie normatisée de Louis ALIBERT dans son Dictionnaire occitan-français, à l'exception des entrées tirées du Dictionnaire provençal-français de Frédéric MISTRAL, pour lesquelles la graphie mistralienne sera conservée, et de citations d'auteurs.

(3) Selon Gaston BAZALGUES, Le parler occitan de Couzou en Quercy, inventaire lexical et ethnographique, thèse de doctorat de 3e cycle, Faculté des Lettres et sciences humaines de Toulouse, juin 1968.

(4) D'après Gaston GUILLAUMIE, Contribution à l'étude du glossaire périgourdin (Saint-Pierre-de-Chignac), Paris, Picard, 1927.

(5) CABLAT André, L'architecture rurale en pierre sèche de l'Hérault : cabanes de bergers, d'agriculteurs et de charbonniers, dans L'ARPS, t. II, 1978, pp. 41-68, en part, p. 47. Il conviendrait de vérifier si ces termes de français local cités par l'auteur, correspondent à des équivalents languedociens (chambretto fait penser à cambròt / chambròt, petite chambre) caravelle à caravèl, creux ; grange est évidemment granja ; au lieu de mas on attendrait plutôt maset ; nichette fait penser à niset, petit nid).

(6) GAY A. (abbé), Histoire du Village, du château et du fort de Buoux, sous le rapport religieux, archéologique, géographique et descriptif, Forcalquier, A. Masson, 1868, 111 p., en part. pp. 87-88 et 96-97. Pour plus de détails, cf. infra.

(7) GIMON Louis, Chroniques de la Ville de Salon depuis son origine jusqu'en 1792 adaptées à l'histoire, Aix, Remondet-Aubin libr.-éd., 1882, en part. p. 26.

(8) GILLES J., Glanum, Saint-Rémy-de-Provence, dans Mémoires de l'Académie de Vaucluse, t. IX, 1890, en part. p. 91.

(9) CASTANIER Prosper, La Provence préhistorique et protohistorique, 1893, t. I, Histoire de la Provence dans l'antiquité, en part. pp. 158, 159, 172 et 178.

(10) MARTIN David, Les boris de Provence, dans Annales de Provence, 1912, pp. 45-50.

(11) NICOLLET F.-N., Etymologie et origine du mot "bori", dans Annales de Provence, 1912, pp. 50-52.

(12) COTTÉ Chartes, Lettre à F.-N. Nicollet concernant l'article de David Martin sur les boris de Provence, dans Annales de Provence, 1912, pp. 215-217.

(13) Cf. la carte des zones à cabanes de pierre sèche, publiée dans le t. II (1978) de L'ARPS, p. IV.

(14) Cf. en particulier Lassure Christian, L'architecture rurale en pierre sèche face à l'imposture : le mythe desaullien de la borie celtique, dans L'ARPS, t. II, 1978, pp. 194-205.

(15) Cf. note l0.

(16) Cf. note 10.

(17) Cf. note 11.

(18) On peut se demander, avec M. Clément Amphoux, de qui nous tenons le renseignement (lettre du 2 mai 1979), si la source de Valérian père n'est pas en fait une mention dans l'ouvrage de Louis Gimon, Chroniques de la Ville de Salon depuis son origine jusqu'en 1792 adaptées à l'Histoire, publié en 1882 (cf. supra, note 7) et où l'auteur écrit qu' « On appelle encore, en quelques lieux de la Provence, Bory ou Bories les cabanes des champs, notamment celles qui sont construites en pierres sèches » (p. 26, note 5).

(19) Cette pseudo-entrée du dictionnaire de Mistral sera reprise par la suite par Pierre Desaulle dans Les bories de Vaucluse, région de Bonnieux. La technique, les origines, les usages, Paris, Picard, 1965, en part. p. 206.

(20) On consultera, pour une juste appréciation de ta thèse de F.-N. Nicollet sur la prétendue origine ligure de bòri, le compte rendu de celle-ci inséré en annexe au présent article et rédigé par M. Pierre Haasé.

(21) Communication personnelle en date du 22 mars 1979. Nous remercions vivement M. Amphoux pour les conseils et les renseignements dont il nous a fait profiter à maintes reprises.

(22) Communication personnelle en date du 2 mai 1979.

(23) DESAULLE Pierre, op. cit. (note 19), p. 212.

(24) Cf. note 6.

(25) SAUVE Fernand, La région aptésienne. Etudes d'histoire et d'archéologie, dans Mémoires de l'Académie de Vaucluse, 2e série, t. V, 1904, 2e et 3e livraison, pp. 138.

(26) Cf. note 12.

(27) COTTÉ V., Documents sur la préhistoire de Provence. La civilisation néolithique. Habitats néolithiques, dans Annales de Provence, 2e série, 17e année, No 3, mai-juin 1920, pp, 103-107, en part. p. 106, note 2.

(28) PEYRE Brice, Histoire de Mérindol en Provence, réimpression de l'édition d'Avignon de 1939, Laffite reprints, Marseille, 1971, en part. pp. 173-177.

(29) LHERMITTE Joseph, Les cabanes en pierres sèches. Celles de Vaucluse, Habitations primitives ?, dans Mémoires de l'Académie de Vaucluse, 2e série, t. XII, 1912, 2e livraison, pp. 71-86.

(30) Caborno, creux, caverne, en provençal ; casau, masure, cahute, maison ruinée, etc., est un qualificatif péjoratif.

(31) FORMIGÉ Jules, Les cabanes de pierres sèches dans le Vaucluse, dans Bulletin Monumental, t. XXVIII, 1914, pp. 46-57.

(32) DE SARTIGES (Vicomte), Les cabanes en pierre sèche du sud de la France, dans Bulletin de la Société préhistorique française, t. XVII, 1921, No 12, pp. 338-357, en part. p. 357.

(33) JEAN-BRUNHES DELAMARRE Mariel (Mlle), Contribution à l'étude de l'habitat rudimentaire : les cabanes en pierre sèche des environs de Gordes (Vaucluse), dans Comptes rendus du Congrès international de géographie, Paris, 1931, t. III, section IV, L'habitation rurale, pp. 293-298.

(34) VERDAT (Mlle), Contribution à L'étude de l'habitat en pierres sèches dans les régions de la Méditerranée occidentale, dans Bulletin de l'Association des géographes français, No 177, décembre 1938, pp, 131-135.

(65) BENOIT Fernand, La Provence et le Comtat Venaissin, Paris, Gallimard, 1949, en part. pp. 68-75.

(38) VERNEY Albert (abbé), Etude sur les « bories » de Gordes, appelées « cabanes gauloises » dont on ignore l'origine, dépliant touristique édité par le syndicat d'initiative de Gordes, 1955.

(37) LIVET Roger, L'habitat rural et les structures agraires en Basse-Provence, thèse de Lettres, Paris, 1962, Aix-en-Provence, éd. Ophrys, 1962, pp. 173-174 (dans chap. III, Matériaux et techniques).

(38) MARTEL Pierre, Une belle architecture ignorée : les cabanes pastorales du pays de Lure, dans journal « Semaine-Provence », Marseille, 6 septembre 1963, p. 10.

(39) MARTEL Pierre, L'architecture pastorale en pierre sèche (Sites et monuments de Haute-Provence, Val de Sault et Pays d'Albion, vol. III), dans Les Alpes de Lumière, No 38, printemps 1986, pp. 225-232, et pl. XXV à XXXII, en part. pp. 229-230.

(40) DELAIRE Pierre, Les boris du Pays d'Apt, dans La Vie Urbaine, organe de l'Institut d’urbanisme de l’université de Paris, nouvelle série, janvier-mars 1964, pp. 7-62.

(41) DESAULLE Pierre, op. cit. (note 19).

(42) BARRUOL Guy, Ces mystérieuses constructions en pierre sèche des solitudes de Haute-Provence, dans Archéologia, No 7, novembre-décembre 1965, pp. 60-86. Signalons, pour la petite histoire, qu'à l'occasion d'une conférence donnée au « Village des Bories » à Gordes en l977 par M. Jean Barruol (père du précédent), il fut aimablement signalé à celui-ci, par des gens natifs de Gordes, que localement on avait toujours dit cabane et non point bòri.

(43) ROSTAING Charles, Essai sur la toponymie de la Provence (depuis les origines jusqu'aux invasions barbares), éd. D'Artrey ; Laffite reprints, Marseille, 1973.

(44) DAUPHIN Jacques, Les Salluviens, Pisavis, La Touloubre. Le plan du territoire de Salon, Aix-en-Provence, 1872. Cet auteur précise : « Les paysans de Salon s'abritent dans des édifications en pierres sèches, en forme de ruches, nommées 'cabots' et les bergers se réfugient contre les intempéries dans des constructions pareilles, appeles 'cabanes'  » (cité par François Salonnet dans Des cabanes appelées Bories..., dans Sallonensa, la revue salyenne, 8e cahier, mai 1959, pp. 40-42, en part. p. 40).

(45) NAUTON Pierre, Atlas linguistique et ethnographique du Massif Central, vol. II, le paysan, CNRS, Paris, 1959, 622.

(46) BOUVIER Jean-Claude, Les parlers provençaux de la Drôme, étude de géographie phonétique, Bibliothèque française et romane, série A : manuels et études linguistiques, Librairie C. Klincksieck, Paris, 1976, pp. 118-119 et p. 486.

(47) VON WARTBURG V., Französiches etymologisches wörterbuck, Basel, en cours de publication depuis 1922.

(48) PONS G. Teofil, Dizionario del dialetto valdose della Val Germanasca (Torino), Collana della societa di studi valdesi, No 6, Torre Pellice, 1973.

(49) IsseL Arturo, un exemple de survivance préhistorique, dans Congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques de Monaco, 1906, Monaco, 1907, t. I, pp. 250-260, en part. p. 257.

(50) Le Vocabulaire gavot de l'habitat rural, dans Pais Gavouot, No 1, 1er trimestre 1976, p. 4-14, en part. p. 14.

(51) Cf. BRUN-DURAND J., Dictionnaire topographique de la Drôme, Paris, Imprimerie Nationale, 1891, p. 59.

(52) PITIOT Jean-François et POUPON Pierre, Les cabanes en pierre sèche de la commune de Badefols-sur-Dordogne, dans L'ARPS, t. II, 1978, pp. 4-14, en part. p. 4.

(53) CARRIÈRE Jean, L'épervier de Maheux, Jean-Jacques Pauvert éd., 1972, pp. 10-11.

(54) Cité par Alain NOUVEL dans Le français parlé en Occitanie, editas Montpellier, 1978, p. 39.

ANNEXE

NICOLLET F.-N., Etymologie et origine du mot bori, dans Annales de Provence, 1912, Aix, appendice à MARTIN David, Les Boris de Provence, pp. 50-52 (tiré-à-part : pp. 10 -12) (compte rendu : Pierre Haasé).

Récusant l'étymologie donnée par F. Mistral puis par D. Martin, comme quoi bori ou borie vient du latin boria et désigne une étable à bœufs, partant une cabane ou une grange, F.-N. Nicollet commence par dresser un dossier des auteurs ayant cité ce problème : Mistral, Du Cange, Raynouard (Lexique roman). Il récuse que boria et boaria soient un seul et même mot, ce qui lui fait refuser par voie de conséquence, une traduction par métairie ou grange (soit dit en passant, D. Martin a quelque peu « arrangé » l'entrée bori du T.D.F. : il n'y est question ni de cabane, ni de grange).

Il met en avant sa propre conception : boria serait issu de borna qui signifie trou, cavité (et donnera bouerno, buorna, etc.) ; il propose de le rapprocher de bordo / borda / bouardo, maison rustique. Pour justifier ces rapprochements, l'auteur indique une racine commune bor / for désignant un trou. Ce qui lui permet d'évoquer les habitats troglodytiques ... ligures. Cette étymologie se retrouvera par la suite chez divers auteurs, dont Mme M. Jean-Brunhes-Delamarre.

Que penser de ces élucubrations, car il ne saurait être question de nommer autrement ces fantaisies pseudo-linguistiques ? Si le passage de boaria à boria peut poser des problèmes de phonétique historique – et F.-N. Nicollet le souligne à juste titre –, que dire de celui de for- à bor-, puis de borda à borna, enfin de borna à boria ? A un problème, F.-N. Nicollet en substitue trois ou quatre.

Disons tout d'abord qu'il ignore superbement l'emploi réel de bori / borie. Il réfléchit sur ce mot comme s'il allait de soi dans le vocabulaire populaire, était historiquement prouvé et figurait dans des documents anciens datables, dans le sens qu'il lui attribue. Bien au contraire, les exemples cités par Mistral ou encore Raynouard ou Du Cange, attestent clairement que ce mot désignait une étable, voire une simple maison ruinée. Le mélange d'origines (bor- ligure – à quelle source a-t-on puisé? – et bur- germanique) laisse rêveur : où, quand, comment se sont opérées les contaminations et les transmutations ? La conception de F.-N. Nicollet est d'autant plus dangereuse qu'elle consiste à mêler des éléments disparates afin de faire oublier au lecteur que ni D. Martin ni F.-N. Nicollet ne sont réellement en mesure de dater les constructions qu'ils ont sous les yeux. Cette recherche des « racines » tend à ramener les édifices à un moment ancien réputé être contemporain des phénomènes de langue décrits.

English abstract

Provençal terminology relating to dry stone constructions: scholarly myths and popular reality

This article undertakes to show up the linguistic trickery by which the word 'borie' and its orthographic variants became established in Provence, while there existed, in the 19th century, a wide range of dialectic terms such as 'cabano', 'cabanoun', 'cabot', 'granjoun', 'agachoun', aiguié', 'botigoun', 'jasso', etc.

These terms found themselves replaced, as from 1860, by the word  'borie' (fem.) / 'bori' (masc.), an archaeological invention by abbot A. Gay, and taken up by J. Gilles, David Martin, F.-N. Nicollet, Charles Cotté, etc. Now, while there exists in Provençal and in other Occitan dialects, a word 'borio' / 'bori', this refers to a hovel, a shanty east of the Rhône ('bori') and an isolated farm west of the Rhône ('borio'). This is revealed in Frédéric Mistral's Dictionary and also, to a certain extent, from the toponymy.

By means of a lexical superimposition, the authors of the beginning of the XXth century built up for themselves a topic of investigation and archaeological study from what was only an ethnological reality contemporaneous with those researchers.

To conclude this assessment, the author proposes adopting a generic term with vernacular roots, i.e. 'cabot' / 'chabot', which referred, in effect, according to Mistral, to a 'dry stone hut' and is still employed in North Provençal dialects.


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© CERAV

Références à citer / To be referenced as:
Christian Lassure
La terminologie provençale des édifices en pierre sèche : mythes savants et réalités populaires (Provençal terminology relating to dry stone constructions: scholarly myths and popular reality)
http://www.pierreseche.com/terminologie_bori.html
Reprise de l’article publié dans le tome III (1979) de la revue L’architecture rurale

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