ARCHITECTURE VERNACULAIRE

CERAV

CIABOT OU BORI ?

Ciabot or bori?

Christian Lassure


 Reprise, augmentée, d'un article paru dans le tome 22, 1998, de la revue L'architecture vernaculaire,

sous le titre "Ciabots, pierriers et murs en pierre sèche des Alpes-Maritimes"

En 1982, paraissait le volume "Comté de Nice" du Corpus de l’architecture rurale française (1) mis en chantier par le Musée des arts et traditions populaires. Dans le glossaire de cet ouvrage, le spécialiste des architectures de pierre sèche pouvait découvrir un petit vocabulaire de la pierre sèche, et plus précisément :

- aberge, mur à sec ou perré,

- abergiacà, bâtir à sec,

- abergiacaire, ouvrier qui bâtit les murs à sec (par opposition au muradou, le maçon normal),

- clapié, éboulis de pierres ou clapier,

- laua/lauva/lausa, lauze, pierre plate, ardoise.

Les auteurs du glossaire donnaient en outre deux désignations en matière d’habitation temporaire :

- la cabana (écrit aussi cabano), cabane, cabanon, abri de berger,

- lou chabot, la cabane du berger, cahute, baraque, grange à foin (avec comme localisation la vallée de la Roya).

Quelques précisions architecturales sur ces habitations temporaires étaient fournies dans le corps même de l’introduction du volume : "en alpage (…) l’accumulation de neige sur des pentes nues provoque, au printemps, des avalanches qui auraient tôt fait d’emporter les constructions les mieux établies. C’est pourquoi, utilisant les vastes anfractuosités de la roche et la protection supérieure qu’elle offre, le berger choisit comme habitation temporaire (cabano, chabot) celle qui présente l’ouverture extérieure la plus faible et le volume intérieur le plus vaste. Avec des pierres appareillées sans mortier, il a tôt fait d’obturer la partie frontale, n’y ménageant qu’une porte étroite et une petite fenêtre (fenestroun)".

Cette mention (chabot) n’est pas sans rappeler le terme ciabot relevé par Arturo Issel (2), au tout début du XXe siècle, dans les régions les moins fréquentées et les plus hautes des Alpes-Maritimes, pour désigner les "huttes misérables qui servent d’abris temporaires aux montagnards" et qui "sont bien souvent formées par des murs de pierre sèche adossés, plaqués même aux parois des rochers et quelquefois en continuation avec les anfractuosités naturelles".

Aux constatations d’Arturo Issel font écho, quelque 70 ans plus tard, les auteurs du Vocabulaire gavot de l’habitat rural (3), lesquels indiquent qu’"à Isola et à Saint-Sauveur dans la vallée de la Tinée, ‘lou chabot’ désigne le cabanon, la hutte".

Aux vu de ces diverses mentions, on est en droit de se demander si ce terme de ciabot/chabot (masculin) ne mériterait pas d’être remis à l’honneur, même s’il ne semble pas avoir eu, dans les Alpes-Maritimes, l’acception restreinte de "cabane voûtée en pierre sèche". À cet égard, il n’est pas inintéressant de voir si des régions plus ou moins proches des Alpes-Maritimes ne connaissaient pas ce désignatif, et si oui, quel sens précis elles lui donnaient. Une rapide enquête nous livre les indications suivantes :

- dans le Piémont (Italie), dans le Val Germanasca (zone de dialecte vaudois), ciabot, cabane pour la vendange et la vinification (Teofil G. Pons) (4);

- dans le Piémont (Italie), tsabwòta, cabane provisoire dans un pâturage (V. Von Wartburg) (5);

- dans la région de Salon-de-Provence, au XIXe siècle, les paysans s’abritent dans des édifices en pierre sèche, en forme de ruche, nommés cabots, et les bergers se réfugient contre les intempéries dans des constructions pareilles, appelées cabanes (Jacques Dauphin) (6);

- dans la Drôme septentrionale, aux points 14, 16, 21 et 26 : Єaboto, cabane à outils, petite maison de campagne (Jean-Claude Bouvier) (7);

- dans l’Ardèche septentrionale, au point 5, tsabwòto, cabane aménagée dans un coin de hangar, où l’on faisait des sabots; au point 8, tsòbwòto, cabane pour l’outillage dans les vignes (Pierre Nauton) (8);

- dans la Haute-Loire, au point 215, tsibwòta, cabane toute en pierre, en forme de pain de sucre (en français local, chibotte) (Pierre Nauton) (9).

Cette série d’attestations a le mérite de faire apparaître une nouvelle variante masculine – cabot – à côté de chabot/ciabot, mais surtout de révéler l’existence de variantes féminines – chabota/chibota; bien plus, elle montre la polysémie de ce vocable qui, en dehors des Alpes-Maritimes, a désigné non seulement un édifice en matériaux végétaux mais aussi et surtout la cabane à voûte en pierre sèche (ce que font ressortir les expressions "en forme de ruche" ou "en forme de pain de sucre") édifiée par le vigneron.

Signalons enfin que le terme est attesté, sous une forme francisée (cabote), aussi loin vers le Nord que le département de Côte-d’Or, avec les cabanes de vigneron des régions de Nolay (10) et de Meursault (11), et que les auteurs du "Glossaire des termes locaux relatifs à l'habitat et à la construction" dans le volume "Bourgogne" du Corpus de l'architecture rurale française donnent cabioute/cabotte comme synonyme de "petit bâtiment en pierre sèche ou non, presque toujours abri ou/et resserre dans une vigne ou à proximité" (12).

S’il fallait trouver un nom pour désigner commodément les cabanes voûtées en pierre sèche dans les Alpes-Maritimes, le mot ciabot/chabot pourrait donc certainement faire l’affaire à plus d’un titre.

Son emploi par les chercheurs permettrait de mettre sur la touche le sempiternel bori/borie, qui n’appartient pas au parler nissard. Il faut savoir en effet que le terme provençal de bori (masculin) n’a jamais eu autrefois le sens de cabane en pierre sèche. En 1878, Frédéric Mistral (13) en fait l’équivalent de "masure", "cahute". Il donne par contre l’acception de "hutte en pierres sèches" au terme cabot !

Plus près de nous, en 1959, Georges Plaisance (14) donne bori comme synonyme de mas ("domaine", "exploitation", "ferme isolée").

C’est ce même sens qu’a son double féminin (borio, et sa francisation borie) de l’autre côté du Rhône, et ce jusqu’au Périgord ("le terme de borie est utilisé dans notre région uniquement pour désigner une ferme", écrit en 1999 Mme Jacqueline Jouanel ) (15).

C'est donc faire un contresens que de vouloir réserver aux vestiges d'un habitat par définition saisonnier ou temporaire une appellation qui s'appliquait et s'applique encore à l'habitation permanente.

Alors même qu’il est question d’assurer la pérennité des langues régionales en France, ne serait-il pas opportun et judicieux de préserver de l’oubli ce précieux vocable de ciabot/chabot, à parité bien sûr avec cabano et sans oublier les désignatifs que pourrait livrer l’étude des archives notariales et des compoix. 

NOTES

(1) Paul Raybaud et Michel Perréard, Volume "Comté de Nice" du Corpus de l’architecture rurale française, Berger-Levrault, 1982.

(2) Arturo Issel, Un exemple de survivance préhistorique, dans Congrès international d’anthropologie et d’archéologie préhistorique de Monaco, 1906, Monaco, 1907, t. I.

(3) Vocabulaire gavot de l’habitat rural, dans Païs Gavouot, No 1, 1er trim. 1976 ("gavot" = de Gap).

(4) Teofil G. Pons, Dizionario del dialetto valdose della Val Germanasca (Torino), Collana della societa di studi valdesi, No 6, Torre Pellice, 1973.

(5) V. Von Wartburg, Französiches etymologisches wörterbuch, Babel, en cours de publication depuis 1922.

(6) Jacques Dauphin, Les Salluviens, Pisavis, La Touloubre. Le plan du territoire de Salon, Aix-en-Provence, 1872.

(7) Jean-Claude Bouvier, Les parlers provençaux de la Drôme, étude de géographie phonétique, Bibliothèque française et romane, série A : manuels et études linguistiques, Librairie C. Klincksieck, Paris, 1976.

(8) Pierre Nauton, Atlas linguistique et ethnographique du Massif Central, vol. II, Le paysan, CNRS, Paris, 1959.

(9) Pierre Nauton, op. cit.

(10) Elisabeth Reveillon, Cabanes de pierres sèches, dans Canton de Nolay, architecture et œuvres d'art, catalogue de l'exposition de Nolay, juillet-août 1981, Secrétariat régional de l'Inventaire en Bourgogne, Dijon, 1981.

(11) Jean-François Pitiot, Pierre Poupon, Les cabanes en pierre sèche de la commune de Badefols-sur-Dordogne (Dordogne), dans L'architecture rurale en pierre sèche, t. 2, 1978.

(12) Richard Bucaille, Laurent Lévi-Strauss, Volume "Bourgogne" du Corpus de l’architecture rurale française, Berger-Levrault, 1980, p. 124.

(13) Frédéric Mistral, Lou Tresor dóu Felibrige ou dictionnaire provençal-français, Aix-en-Provence, 1878.

(14) Georges Plaisance, Les formations végétales et paysages ruraux. Lexique et guide bibliographique, CNRS, Paris, 1959.

(15) Jacqueline Jouanel, Inventaire des édifices en pierre sèche de la commune de Meyrals (Dordogne), Meyrals, l’auteur, avril 1999.


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© CERAV

Références à citer :
Christian Lassure, Ciabot ou bori ?
http://www.pierreseche.com/terminologie_ciabot.html

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