ARCHITECTURE VERNACULAIRE

CERAV

RÉFLEXIONS SUR L’AMÉNAGEMENT DES ANCIENNES TERRASSES DE CULTURE PRÈS DE NONZA (CAP CORSE)

REFLECTIONS ON THE ARRANGEMENT OF OLD CULTIVATION TERRACES NEAR NONZA, CAP CORSE

Jean-Pierre Guillet



I - L’ENSEMBLE ESCALIER-PAGLIAGHJU (*) DU CHEMIN DU COUVENT

THE STAIRWAY-PAGLIAGHJU COMPLEX OF THE CONVENT PATH

Cet ouvrage se situe au sud de Nonza, en contrebas du chemin conduisant à l’ancien couvent franciscain et en dessous de la route D 80 (Figure 1). L’escalier donne accès à deux terrasses successives aménagées sur une pente qui flirte avec les cinquante degrés. La zone est généreusement parsemée de rochers souvent de grande taille. Elle était vouée à la vigne, probablement à cause de son manque de sources fiables (son bassin de réception est médiocre) ne permettant pas l’irrigation de potagers et encore moins d’agrumes.

Fig. 1 : Localisation de l’ouvrage.

La déclivité du terrain ajoutée à son envahissement par un maquis dense ne m’a pas permis d’en prendre une photo d’ensemble. Pour la suite de l’analyse, on se référera donc au dessin de la figure 2. Il a été tracé à partir d’un relevé aussi complet que possible des dimensions de l’ouvrage.

Fig. 2 : Un dessin assez fidèle de l'ouvrage.

L’escalier part vers l’ouest depuis le chemin par une entrée encadrée de deux piliers (Figure 3) et protégée des ruissellements d’eau de pluie par une lame de schiste verticale. L’unique marche alors empruntée mène à un palier de belle facture mesurant pas moins de 0,95 x 1,4 m2. On tourne alors à gauche, vers le sud, en franchissant quatre marches larges de 1,1 m, ce qui est plutôt confortable si on compare à de nombreux escaliers d’autres terrasses.

Fig. 3. L’entrée vue du chemin.

On se trouve ensuite sur un second palier de 1 x 1,1 m2. On tourne à droite pour descendre la plus longue volée de marches, une douzaine d’environ 1m de large, qui borde sur toute sa longueur un imposant rocher qui s’étale en surplomb au-dessus des marches en réduisant parfois la largeur du passage de plusieurs décimètres (Figure 4). Elle mène, à gauche, à un troisième palier large de 0,75 à 0,8 m où on parcourt 2,5 m avant de tourner de 180 degrés vers la droite pour descendre les cinq marches suivantes (Figure 5).

Fig. 4 : Le surplomb du rocher au-dessus de l’escalier.

Leur largeur n’est plus que de 0,5 m. Elles aboutissent à un ultime palier de 0,5 x 0,5 m2 où on effectue encore une conversion de 180 degrés, vers la gauche cette fois, pour aborder les quatre dernières marches, derechef de 0,5 m de large, à la sortie desquelles on atteint la terrasse basse. La terrasse haute, elle, est desservie par le troisième palier.

Fig. 5 : Vue en plongée verticale du bas de l’escalier.

Sur la terrasse basse, l’abri de jardin est adossé à l’extrémité inférieure du rocher. On le voit sur la figure 6. La nécessité de recourir, faute de recul, à un grand angle de 24 mm distord un peu l’allure réelle telle que la voit l’œil. C’est une construction assez classique, sans caractéristiques exceptionnelles, avec une couverture de lauzes soutenues par une charpente surmontée de planches, qui commence à fléchir. Les dimensions extérieures sont de 2,3 m dans le sens est-ouest contre 2,6 en nord-sud. L‘entrée assez basse – 1,45 m - mais surélevée de 0,1 m par rapport au sol, a encore sa porte en bois. Un fenestron de petite taille – 25 x 30 cm2 – a été aménagé dans la paroi ouest. A l’intérieur, le rocher proche n’apparaît nulle part. La paroi orientale est un mur qui se prolonge peut-être au-dessus
 du toit pour aller rejoindre la voûte du rocher qui est là aussi en surplomb. Ce mur comporte une niche de l 40 x h 35 x p 45 cm3 dont le fond non plus ne révèle pas le rocher (Figure 7). Les côtés est et nord sont dotés d’une banquette basse de largeur 0,4 à 0,45 m. L’ensemble de la cabane est encore sain, en cela bien assorti à l’escalier et ses murs de soutènement qui ne montrent pas de signe de décrépitude.

Fig. 6 : La façade de l'abri de jardin.

 

Fig. 7 : L'intérieur avec sa banquette de pierres.

C’est l’escalier qui m’intrigue le plus. En 27 marches, il présente pas moins de cinq changements de direction dont trois à 90 degrés et deux à 180 comme on peut le voir sur le dessin de la figure 2. Je pense que personne n’objectera si j’affirme qu’un tel tracé complique la réalisation de l’ouvrage en accroissant le coût en temps et énergie de construction mais aussi en réflexion préalable quant à la trajectoire à adopter. Or les bâtisseurs de l’époque ne devaient, pas plus que ceux passés et à venir, apprécier ce qu’ils pouvaient considérer comme un gaspillage. Ils ont donc eu un bon motif de faire ce choix…

Une première possibilité peut tenir à la forte pente du relief dans cette parcelle. Les mesures évoquées ci-dessus conduisent, pour la descente effective de l’escalier, à une projection sur l’horizontale de l’ordre de 6,3 m pour une verticale de 7,4 m, ce qui correspond à une pente d’environ 50 degrés. On peut imaginer que l’allongement de trajet apporté par les changements de direction est destiné à réduire la hauteur des marches. Une première remarque met un bémol à cette hypothèse : si la descente se faisait sans tournants et toujours avec 27 marches, la largeur de celles-ci serait de 23 cm pour une hauteur de 27 cm. Cette dernière peut paraître un peu forte et synonyme de fatigue pour des travailleurs chargés de lourdes hottes de raisin. Mais l’examen d’autres escaliers de terrasses montre que de tels dénivelés ne sont pas rares. De plus, si on examine la distribution des hauteurs des marches, on trouve qu’elles vont de 15 à 40 cm avec une valeur moyenne de 28 et un écart type de 6,5. L’ergonomie de l’outil de travail n’était pas le souci majeur du constructeur…

On peut alors avancer une autre idée : les premières marches du haut de l’escalier et le bâti de pierres sèches qui les soutient reposent simplement sur le rocher. La longue volée de 12 marches qui suit est peut-être – au moins en partie – fondée sur un retour de ce même rocher similaire en inverse au surplomb mentionné plus haut. Cette astuce permettrait d’éviter de gaspiller (re-sic) une surface cultivable petite mais non négligeable sur une telle terrasse étroite à cause de la déclivité du terrain. Les deux dernières volées s’écartent carrément du rocher mais on n’omettra pas de remarquer que leur largeur se réduit à 0,5 m alors que jusque là on trouve le double.

Ceci n’est qu’une hypothèse, bien sûr. Un début de vérification consisterait à dégager l’étroite zone entre marches et fond de surplomb du rocher, qui semble avoir servi de petit pierrier, et voir si le retour avancé est bien réel. À l’appui de ma supposition, nombre d’ouvrages rencontrés dans les terrasses de Nonza semblent avoir visé cette économie de surface arable : abris de jardin sous roche ou dans des murs dominants, escaliers, voies de désenclavement de parcelles, etc. Je les évoquerai dans le prochain rapport.

(*) En langue corse, ce mot désigne de petites constructions en pierre sèche à couverture de lauzes (équivalent en français : « pailler »). Elles sont souvent et improprement appelées « bergeries ». Pluriel : pagliaghji.


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© Jean-Pierre Guillet - CERAV

Le 7 octobre 2012 / October 7th, 2012

Références à citer :
Jean-Pierre Guillet,
Réflexions sur l'aménagement des anciennes terrasses de culture près de Nonza (Cap Corse)  (Reflections on the arrangement of old cultivation terraces near Nonza, Cap Corse)
I - L’ensemble escalier-pagliaghju du chemin du couvent (The stairway-pagliaghju complex of the Convent path)
http://www.pierreseche.com/escalier-pagliaghju.htm
7 octobre 2012

II - Abris de jardin, escaliers et autres ouvrages (II - Gardener's sheds, flights of steps and other structures)

Du même auteur : Dispositifs d'irrigation à Nonza au Cap Corse (Haute-Corse)

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