ARCHITECTURE VERNACULAIRE

CERAV

SUR LA RIVE ATLANTIQUE, AU CŒUR DES DOUKKALA

VISITE AU PAYS DES TAZOTAS

Michel Amengual


Le pays est plat, de ce côté-ci du Maroc. Mais cette plaine des Doukkalas, en bordure de l’Atlantique, pas très loin de la grande métropole de Casablanca, a toujours été convoitée : les Phéniciens, dont on découvre encore des tombes; les Romains, qui venaient s’approvisionner en blé; les Arabes, qui ont islamisé les tribus berbères qui peuplaient la région; les Portugais, qui, dans leur route vers l’Orient, y avaient bâti des forteresses comme Azemmour et Mazagao , les Français et le Maréchal Lyautey, qui voulait faire de Mazagan (aujourd’hui El Jadida) la Deauville marocaine….La baie est belle, en effet, et les Marocains aujourd’hui veulent transformer cette rive atlantique en une immense Côte d’Azur, avec ces plages qui émaillent le littoral où il ne fait jamais trop chaud l’été, ni froid l’hiver. Des hôtels de luxe, des résidences de charme sont partout en construction. Et l’on y investit par millions d’Euros.

Mais l’arrière-pays, lui, est profondément et authentiquement rural. La terre, rouge comme la latérite sahélienne, ou brune comme le limon d’Egypte, est difficile à cultiver. De loin en loin, près d’un douar ou dans un champ, des petites pyramides au toit arrondi : des tazotas ! Partout alentour, on devine des pierres, des pierres…à perte de vue, d’un calcaire blanchâtre ou roux..., comme des pierres à chaux ! Sauf qu’ici, dans cette plaine, c’est une plaie. Et jadis, c’était pire : la charrue avait du mal à passer, le blé et le maïs à pousser. Alors, il a fallu épierrer.

 

Mais comment débarrasser les champs de ces croûtes, sans moyens adéquats ? Le paysan arrachera donc lui-même ces pierres à la sueur de ses muscles et souvent à main nue. Que faire ensuite des roches collectées ? On érigera d’abord des murets pour séparer les parcelles de terrain, on fera des clôtures pour les douars, ou des enclos pour le bétail. Et pour le reste, pour ces tonnes, ces mètres cubes de pierres qui essaimaient à l’infini les champs ? Alors, l’idée est venue : on en fera des tazotas , ces pyramides miniatures que l’on voit ici et là. Des cabanes à berger ? Des greniers à blé, à maïs ou à foin ? Des étables ou des habitations ?

 
 
 

Mais qui en a eu le premier l’idée ? On ne le saura sans doute jamais. Ce qui est sûr, c’est qu’on n’en trouve que dans cette région-là du Maroc, dans le triangle El Jadida - Azemmour - Ouled Hassine. La racine du mot tazota serait d’origine berbère, tiré, semble-t-il, de tazudëa qui voudrait dire bol…Ne dit-on pas aussi en espagnol « una tasota de café » ! A moins que, en rassemblant ces tas de pierres, « de tas au tas »… ! Toujours est-il que ces tazotas sont en forme de bol renversé et ont toutes la même forme tronconique. D’ailleurs, pourquoi sont-elles toutes sur ce modèle ? Pourquoi retrouve-t-on aussi cette même architecture dans les fours traditionnels des potiers locaux ?

Mais il y a également des constructions similaires dans le bassin méditerranéen : En Grèce dans l’île de Zakynthos, en Croatie, dans le sud de la France, où on les appelle des bories ou des capitelles, et en Italie, notamment dans les Abruzzes et dans les Pouilles. Un travailleur marocain immigré dans ces régions-là n’aurait-il pas, au retour dans sa terre natale, introduit ce modèle qui fut par la suite standardisé ? Impossible à prouver.
 
Leur originalité : des pierres sèches, assemblées sans mortier ni ciment. L’édification de telles structures était empirique : Point de fondation. Un cercle dessiné à terre représentait la surface intérieure, et à partir de cette ligne, les pierres étaient empilées et ajustées, légèrement inclinées vers l’extérieur. Ce système, assure-t-on, empêcherait tout risque d’effondrement à l’intérieur et la pluie de pénétrer dans l’édifice. Ce qui est remarquable aussi, c’est qu’aucune trace de coup de ciseau ni de massette n’a été trouvée sur les pierres utilisées. La bonne pierre à la bonne place.


 
 

On peut estimer qu’une tazota courante représente un volume de 100 m3, soit l’épierrage d’un champ de 250 m² et une masse de 300 tonnes. Compte tenu des différentes manipulations des moellons, deux personnes déplaçaient donc 10 000 kg de pierres par jour, pendant trois mois… Un travail de titan.

Certaines de ces tazotas sont formées d’un seul gradin, d’autres, plus rares, de deux gradins superposés. Les parois ont entre 1,20 m et 2,5 m d’épaisseur avec une entrée trapézoïdale, et une fenêtre juste au-dessus, ce qui donne à l’édifice un aspect trapu, mais harmonieux. Un ou deux escaliers, suivant le cas, mènent au premier étage, à un chemin de ronde qui permet au paysan d’introduire par la fenêtre le foin à l’intérieur de la tazota; mais aussi de faire sécher des produits agricoles, en bénéficiant du maximum d’ensoleillement et de la chaleur transmise par les pierres surchauffées. Et puis aussi, de là-haut, on pouvait surveiller les alentours, ou appeler au fond du bled en cas de besoin. Il est intéressant d’observer la situation de ces tazotas par rapport à l’habitation de leurs propriétaires ou du douar. Certaines ont été bâties à l’écart du logis, tandis que d’autres sont accolées au bâtiment principal.

Les traditions orales recueillies auprès des habitants des douars concernés en font remonter la construction à la première moitié du XXème siècle; c’est d’autant plus vraisemblable qu’aucun voyageur étranger, ayant sillonné la région des Doukkala avant le début du siècle dernier n’en a signalé la présence. Sans doute ont-elles apparu au moment du Protectorat, lorsque l’on a procédé au partage des terres collectives, vers 1920/25, pour sédentariser une population à tradition nomade. Chaque fellah devait enclore son lopin de terre, et, comme il leur était interdit d’utiliser du sable des plages pour les constructions, on s’est mis à bâtir en pierres sèches des habitations, et surtout ces « tazotas » pour protéger récoltes et bétail contre les vols mais aussi en prévision des périodes de famine et de disette.

 

En tous cas, il en existe une preuve irréfutable dans un site extraordinaire à Ouled Bouaziz, et propriété des héritiers Mohamed Moundib. Constitué de sept tazotas regroupées dans un même et vaste enclos, faisant face à la maison de maître, ce grandiose ensemble est unique au Maroc. Cinq tazotas servant de greniers, à deux gradins superposés et accolées l’une à l’autre et, quelques enjambées plus loin, deux autres tazotas à trois gradins( extrêmement rares), destinées à abriter les animaux. Cette cour de ferme originale avec ses granges et ses écuries, a été bâtie par le patriarche de la famille, le grand Mokadem Mohamed Chiadmi vers 1922, comme l’indique une date gravée dans la pierre de sa vaste demeure, aujourd’hui en vestiges. Un véritable patrimoine à préserver.

Comme le sont aussi les autres tazotas éparpillées dans la région des Doukkala. Aujourd’hui, les nouveaux matériaux de construction remplacent les pierres car il est plus facile de construire, pour abriter chèvres ou chaumes, un cube en béton ou en briques, qu’un cône en pierres arrachées à la terre. Les derniers maâlems (maîtres d’œuvre) ont pratiquement disparu et avec eux, leur savoir faire. Ainsi cet art architectural vernaculaire aura vécu et disparaîtra à jamais si n’est pas ressentie par les principaux acteurs concernés, l’urgente et impérieuse nécessité de transcrire, par écrit ou par film, les différentes étapes qui ont mené à la construction de ces véritables trésors ruraux. Car il y a là, certainement, une nouvelle niche pour un tourisme écologique authentique. Et les preuves d’un passé qui reste encore à découvrir.

 


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© Michel Amengual - CERAV

Le 26 août 2007 / August 26th, 2007

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