ARCHITECTURE VERNACULAIRE

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ARCHIVES D'ARCHITECTURE VERNACULAIRE

LE FOUR À CHAUX EN PIERRE SÈCHE DES CROZES À VINEZAC (ARDÈCHE)

par Michel Rouvière

Parution initiale dans L’architecture rurale en pierre sèche, t. I, 1977, pp. 48-50 et fig. 1 h. t.

La recherche systématique des capitelles et autres constructions en pierre sèche nous a permis de localiser, au quartier des Crozes, sur la commune de Vinezac, un four à chaux entièrement construit en pierre sèche. Il est partiellement détruit et ne semble pas avoir été utilisé : en effet, les pierres ne portent aucune trace de feu.

Accolé à un mur de faisse, il est construit en pierre calcaire locale : le calcaire gris du Sinémurien (i 2). L’accès à la partie supérieure est favorisé par un passage en dalles. La gueule du four a peut-être été protégée par une voûte en encorbellement : quelques dalles en place suggèrent cette caractéristique.

L’ouvrage est de plan circulaire : diamètre maximal à la base : 7,50 m ; diamètre à la rive supérieure écroulée du cratère : 2 m; diamètre au fond du cratère en partie comblé : 1,40; épaisseur du mur du cratère : 1,20 m - 1,50 m; hauteur totale de l’édifice : 3 m. La gueule du four est orientée vers le Sud-Est. Elle est très bien abritée par deux murailles en pan coupé de 2,50 m et de 3 m de longueur, respectivement à droite et à gauche, sur 1,80 m de hauteur environ.

La gueule de mise à feu est encadrée de blocs de grès et de deux grandes dalles en calcaire. À l’opposé de cette gueule de mise à feu, on remarque un conduit de ventilation, apportant l’air frais au centre du foyer.

Pour l’instant, ce four est le seul de ce genre que nous connaissions dans le secteur. Des fours similaires ont été étudiés par Jean Della-Libera, dans la région d’Orgnac (1).

Le fonctionnement était des plus simples, la matière première étant disponible en quantité sur place. Les chaufourniers utilisaient comme combustibles : les sarments de vigne, les buis et les « argevelles » (2), combustibles particulièrement calorifiques. On retrouve trace des charbons dans tous les enduits à la chaux anciens.

La fabrication de la chaux se pratiquait au stade individuel. Nous avons remarqué des traces d’anciens fours dans les fondations de mas et à proximité de ceux-ci.

Récemment, lors de la construction de la route reliant la Nationale 104 à l’aérodrome d’Aubenas-Lanas, les bulldozers ont partiellement dégagé à flanc de coteau un four très rudimentaire constitué d’un simple trou, en forme de poche de 3 m de longueur sur 2 m de profondeur, comblé de chaux. Les recherches archéologiques effectuées en 1969 et 1970 au démarrage des travaux de l’aérodrome ont également permis la découverte de deux fours à chaux, considerés à tort comme des tumuli préhistoriques (3).

Des fours plus importants sont connus sur le territoire de la commune : ils sont construits en maçonnerie formée de blocs de grès taillés et appareillés. Ils sont partiellement délabrés, mais il est encore possible de les étudier. Le plus remarquable se situe au quartier du Terrier, au carrefour des chemins conduisant d’une part de Vinezac à la Queyrier, d’autre part de Vinezac à l’ancienne fabrique de Lende.

Nous comptions un peu sur la tradition orale pour augmenter notre étude, mais nous n’avons obtenu pour l’instant aucun résultat intéressant. Ces édifices ne sont pas mentionnés sur le cadastre de 1833. Une recherche dans les archives locales s’avère nécessaire. Les seuls documents traitant de cette petite industrie nous ont été transmis par Albin Mazon (4) dans sa Notice sur Vinezac, petit ouvrage très intéressant reprenant les recherches de l’époque. Il cite en particulier l’ouvrage de Giraud-Soulavie, Histoire de la France Méridionale (5), qui n’ignorait pas cette exploitation locale : « Ailleurs, Soulavie dit que la pierre calcaire de Vinezac est la meilleure pierre à chaux qu’il connaisse, il est persuadé qu’elle a servi à la construction des édifices de Largentière ».

Dans cette même notice, Mazon cite un acte établi par Alzias de Joanas, coseigneur de Vinezac, en 1387, texte qu’il a trouvé dans le registre de Brive, notaire à Largentière. Ce document est intéressant à plusieurs titres et en particulier en ce qui concerne la reconstruction du Castrum de Vinezac par l’entreprise Archier Père et Fils de Largentière. Une partie de la chaux devait être fournie par Archier : « C’est à eux qu’il incombe de se procurer la chaux nécessaire pour ces travaux. Les hommes de Vinezac auront à creuser les fondements ou tailler le rocher (seu lapeaso) là où il sera nécessaire. Ils démoliront la partie faible des murailles où l’on ne pourrait bâtir surement et les Archiers bâtiront au-dessus. Ils devront apporter au pied des murailles, c’est-à-dire là où il sera nécessaire, le sable et les pierres. Ils fourniront le bois nécessaire pour faire la chaux, en dehors des arbres fruitiers du mandement de Vinezac. Ils devront apporter au pied des murailles où l’on voudra bâtir, trois muids de chaux, pourvu cependant que cette chaux soit faite dans le mandement de Vinezac ou ailleurs le plus près possible, au frais desdits hommes... Les hommes de Vinezac sont tenus de fournir les Archier de pierre froide de couleur bleue et cuite (coysso), suivant l’ordre de deux prudhommes à élire par les parties... ».

Ce texte confirme donc la fabrication de la chaux sur le territoire de la commune en 1387, d’une part à l’initiative des maçons sur le chantier même, d’autre part sur le mandement de la commune. La pierre froide de couleur bleue correspond bien à la nature même du calcaire local. L’ancienneté de la fabrication et de l’emploi de la chaux n’est plus à démontrer, mais il est intéressant de remarquer l’utilisation de la pierre sèche dans la construction de fours à notre avis récents. Les deux techniques de construction, pierre sèche et pierre bâtie, ont donc été pratiquées simultanément.

Cette brêve étude nous a permis à nouveau de considérer la remarquable utilisation fonctionnelle de la pierre sèche au niveau local.

Nous estimons qu’il est nécessaire de préserver les quelques témoins de cette modeste industrie traditionnelle et d’en compléter l’étude par des relevés précis et par la recherche d’archives. Les perspectives de recherches et d’études systématiques méritent une attention non négligeable. À notre connaissance les documents traitant de l’archéologie agraire sont rares, et les quelques témoins risquent fort de disparaître à plus ou moins brève échéance.

NOTES

(1) Jean della Libera, Orgnac autrefois, les travaux et les jours dans un village du Languedoc, dans Etudes préhistoriques, No 1, mars 1971, pp. 49-53 : « Ceux de la Planasse sont du genre aménagé. Une murette circulaire en pierres sèches de 1 m environ de haut délimite une circonférence de 4,50 m de diamètre. Le fond est légèrement creusé en forme de cône. La murette est soutenue à l’extérieur et sur tout son pourtour par un amas de caillasse d’une largeur de 2,50 m environ, qui permet un accès jusqu’à son sommet. L’autre modèle, observé sur la commune voisine de Barjac, est encore plus simple : il consiste en un entonnoir circulaire de 5 à 6 m de diamètre et profond de 1,50 m à 1,80 m, creusé dans le sol formé en cet endroit d’une roche calcaire assez délitée et friable ». L’auteur signale également des conduits radiaux qui servaient à introduire le feu à l’intérieur de la masse, puis à favoriser la ventilation. Il a de plus remarqué des cabanes rustiques et très sommaires qu’habitaient les chaufourniers.

(2) Argevelle : nom local du genêt scorpion (Genista Scorpius), plante vivace et très épineuse de la famille des légumineuses (dicotylédone) qui peu à peu envahit les terres abandonnées.

(3) Pierre Ayroles, les dolmens disparus de l’aérodrome d’Aubenas-Vals, commune de Lanas (Ardèche), dans Etudes Préhistoriques, No 8, mars 1974, pp. 13-16. L’auteur décrit une vingtaine de monuments, à partir des rapports de fouilles et de recherches établis par plusieurs chercheurs dont nous faisons partie. Il cite deux tertres considérés à tort comme des tumuli : 

« Tertre G... Il avait été considéré à tort comme un tumulus préhistorique portant les reste d’une capitelle. Détruit par les engins au cours des travaux de nivellement, ce tertre s’est révélé être, en fait, un ancien four à chaux ».

« Tertre H... Il avait été noté en 1970, à 100 m environ au sud-est du dolmen coudé, une petite construction complètement ruinée qui, pensait-on, était une capitelle. Lors de sa visite du site en 1972, M. Porte notait dans le même secteur des restes rasés d’un four à chaux. Il devrait s’agir d’un seul et même monument ».

« Il semble que les fours à chaux se rencontrent souvent dans les mêmes zones que les nécropoles dolméniques, là où le calcaire transformable en chaux et les dalles nécessaires à la construction des dolmens sont directement accessibles. D’autre part, la confusion est possible entre les tumulus et certains fours à chaux abandonnés sans avoir été vidangés après un raté de cuisson. On devrait donc se souvenir, lors des prospections de surface en vue du recensement des tertres ou tumulus préhistoriques, qu’il y a risque de confusion ».

(4) Albin Mazon, né à Largentière en 1828, mort en 1908, auteur de nombreux ouvrages réédités récemment et qui sont, malgré quelques erreurs, une mine de renseignements sur l’histoire locale. Certains de ses ouvrages sont signés sous le pseudonyme docteur Francus.

(5) Pierre Ollier de Marichard, L’abbé Jean-Louis Giraud-Soulavie (1752-1813), dans Etudes préhistoriques, No 1, mars 1971, pp. 54-58 : étude sérieuse sur le naturaliste, géographe, diplomate, jacobin, originaire de Largentière, qui fut également le premier éditeur de Saint-Simon (1791). Albin Mazon a d’ailleurs étudié cette personnalité dans Histoire de Soulavie, Paris, 1893, 2 volumes et appendices, 1901.

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Le 6 mai 2006 / May 6th, 2006

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