L'ÉVOLUTION DE LA CABANE CAMARGUAISE AU XXe SIÈCLE
D'APRÈS DES CARTES POSTALES ET PHOTOS ANCIENNES

Christian Lassure

INTRODUCTION : LE GARDIAN

On ne saurait décrire la cabane de gardian sans tout d'abord aborder le gardian lui-même et les avatars successifs dans lesquels celui-ci s'est incarné à partir du milieu du XIXe siècle. L'examen de l'iconographie ancienne (peintures, gravures et cartes postales) met en évidence l'évolution de la tenue et de l'équipement propes à ce métier.

1- Le gardian vu par des artistes du XIXe siècle

Dès avant l'apparition de la carte postale illustrée, quelques artistes avaient mis à l'honneur le gardien de taureaux occupé à diverses tâches propres à la manade ; ainsi, dans les années 1870-1880, le peintre naturaliste suisse Eugène Burnand  illustrant ferrade (1) et muselade (2) pour la revue L'Illustration en 1878 ; également, à la même date, le peintre Paul Vayson avec sa toile « Les taureaux en Camargue » ; une décennie plus tard, le peintre russe Ivan Pranishnikoff, publiant en 1887, dans la revue Le Monde Illustré; des gravures représentant muselade, triage (3), engazade (4) et abrivade (5) ; enfin, en 1907, le peintre Édouard Doigneau, présentant au Salon des artistes français de 1907 « La rentrée des taureaux » après une course.

(1) Marquage au fer rouge du bouvillon d'un an, ou anouble.
(2) Insertion d’une muselière de bois dans le cartilage nasal du veau d’un an, pour le sevrer.
(3) Rassemblement et enfermement des taureaux d'une manade dans un enclos pour les trier le matin d’une course ou d’une ferrade.
(4) Immersion d'un troupeau lors de la traversée du Rhône ou d'un marais.
(5) La charge, « préliminaire des grandes courses de taureaux, qui consiste à les lancer à outrance, à leur arrivée dans une ville, escortés d'un escadron de cavaliers,  ce que les Espagnols appellent algarrada  ». Les bêtes traversent la ville au galop jusqu'aux arènes (du verbe provençal, abrivar, « accélérer », « lancer », « précipiter », « hâter », « faire courir »,  « donner la chasse ») (voir Frédéric Mistral, Le Trésor du Félibrige, dictionnaire provençal-français, p. 10014).

 

Document No 1

 

Les courses de taureaux en Camargue. – La ferrade, d'Eugène Burnand (1878).
Le gardian figuré par l'artiste est en tenue de travail ordinaire. Les sabots bien calés dans leurs étriers camarguais, les reins bien soutenus par le troussequin de la selle, il semble s'abstraire de la scène, rallumant sa bouffarde d'une main et calant sa pique sous son bras replié, fer incliné vers le bas. À l'arrière-plan, une inquiétante marée de dos râblés et de cornes acérées est en mouvement.

 

Document No 2

 

Carte postale noir et blanc éditée à l'occasion du Salon des artistes français de 1907 et représentant « La Rentrée des Taureaux en Camargue » vue par le peintre Édouard Doigneau (1865-1954).
La scène fait curieusement écho, avec trois décennies d'écart, à celle de la ferrade d'Eugène Burnand. À l'impression de mouvement, de tension chez Burnand, succède l'impression de calme, de repos chez Doigneau. Le gardian le plus proche est à l'arrêt, laissant boire son cheval. On remarque au passage que les gardians de Doigneau tiennent une pique toute simple, sans trident au bout.

 

Document No 3

 

Carte postale en couleurs. Légende : 4 EN PROVENCE. – LES TAUREAUX DE CAMARGUE (PAR P. VAYSON). – LL.
Dans cette scène savamment composée par Paul Vayson, un gardian tente de séparer, à l'aide de son trident, deux mâles qui s'affrontent pendant que le reste du troupeau poursuit sa route. La tenue du gardian est surprenante : il porte une veste bleue, un foulard rouge, un chapeau à bord étroit, des cuissardes sinon des jambières et, chose insolite, une carabine et ce qui ressemble à une gibecière. Notre gardian est aussi chasseur.
Remarque : la légende d'une autre édition de cette carte précise la nature de l'opération que les gardians sont censés effectuer : « 138, LES TAUREAUX EN CAMARGUE, Traversant le Rhöne ».

2 - Le cheval de Camargue : du dépiquage au gardiennage

Présent dans toutes ces scènes, le cheval de Camargue ne s'est pas toujours cantonné au rôle de monture. Lors de sa première campagne artistique en Camargue, le peintre provençal Eugène Burnand est frappé par une scène agricole encore couramment rencontrée dans les mas à l'époque : le dépiquage du blé par des chevaux camarguais piétinant les gerbes pour en séparer le grain.

Document No 4

 

Foulaison en Camargue, pointe sèche d'Eugène Burnand, 1884.
L'impression est celle d'un tourbillon effréné de bêtes courant sous les cris et claquements de fouet d'un gardian, le conducteur, tandis que des valets de ferme ou des manœuvres jettent, à l'aide de fourches, des tiges sous leurs sabots.

Le déclin de la céréaliculture provençale et surtout l’arrivée des batteuses à vapeur, à la fin du XIXe siècle, devait libérer les chevaux pour d'autres activités, essentiellement celles liées aux manades de taureaux ou bioùs (bœufs castrés).

3 - DÉSIGNATIONS

3.1 - De « gardien » à « gardian »

Le gardian (du provençal gardian) est le gardien d'une manade camarguaise, ou troupe de taureaux ou de chevaux élevée en semi-liberté et appartenant à un manadier. Dans la France rurale du XIXe siècle et du début du XXe, c'est un ouvrier agricole, le « bouvier » (6) de Camargue.

La vogue du terme provençal gardian est liée à la popularisation qu'a connue ce métier dès le début du XXe siècle. Si certaines cartes postales antérieures à 1904 emploient le terme français « gardien » dans leur légendage (« Le gardien BICHETTE de la Manade Combet », « Gardien de Camargue », « Le Gardien Caberne du Mas de l'Amarée », « Le Pouly fils et son gardien choisissant une course dans sa Manade du Mas d'Icard » ou encore « Le Capitaine des Gardiens Raynaud »), c'est la forme provençale « gardian », plus pittoresque et couleur locale, qui prévaut par la suite.

(6) Selon le lexique du Centre national de ressources textuelles et lexicales, le bouvier est « celui, celle qui s'occupe des bœufs, les garde, conduit leur attelage : À cinq ou six bons compagnons (...) on avait rendez-vous tantôt à Maillane (...) tantôt à Arles, sur le forum, au milieu d'un grouillement de bouviers et de pâtres venus pour se louer aux gens des Mas ». A. Daudet, Trente ans de Paris,1888, p. 172 ».

Document No 5

 

Carte postale noir et blanc antérieure à 1904 (dos non divisé, portant, sous l'en-tête CARTE POSTALE, l'avertissement « Ce côté est exclusivement réservé à l'adresse ». En bas, dans la bande nuagique, court la légende «124 – En Camargue - Le gardien BICHETTE de la Manade Combet », suivie de l'indication de l'éditeur (Cabanis E. Nimes).
Le gardien Bichette est photographié mettant le pied à l'étrier, position peu courante dans l'iconographie gardianesque. Il ne semble pas avoir de trident.

 

Document No 6

 

Carte postale noir et blanc antérieure à 1904 (dos simple, avec la mention « Ce côté est exclusivement réservé à l'adresse ») et ayant voyagé en 1903.

Légende : I. En CAMARGUE. – Cabane de Gardien.
Éditeur : B. F. CHALON-S-SAONE.
La légende inscrite dans la bande nuagique parle de « Cabane de Gardien » et non pas de « Gardian ». Soit dit en passant, les deux utilisateurs de l'édifice évoquent plutôt des chasseurs, dont l'un tient à la main le canon de son fusil planté sur la crosse et l'autre est occupé apparemment à dénouer une corde.

 

Documents Nos 7 et 8

 

Carte postale noir et blanc antérieure à 1904 (dos non divisé, portant, sous l'en-tête CARTE POSTALE, l'avertissement « Ce côté est exclusivement réservé à l'adresse ».
En bas, dans la bande nuagique, court la légende (2. En CAMARGUE. – Le capitaine des Gardiens Raynaud), suivie de l'indication de l'éditeur (B. F. CHALON-S-SAONE).
Le large ciel de la vue accueille la correspondance interdite au dos : «11 avril 1903 / Cette carte est superbe !! / si tu as un dessin à / faire... inspire t'en / M M ».

 

Sur une édition ultérieure de la même vue (la bande nuagique a disparu), l'éditeur chalonnais fait passer la légende en haut de la carte et remplace « Gardiens » par « Gardians ».

3.2 - La gardianette

Le féminin de gardian, gardianeto (francisé en « gardianette »), désigne, dans certaines cartes postales anciennes, une cavalière en costume d'Arlésienne montant en amazone à l'arrière d'un gardian lors de fêtes provençales ou de spectacles taurins. Si les gardianettes sont présentes, derrière un cavalier, lors des conduites de taureaux aux arènes (abrivado) mises en scène par Folco de Baroncelli et ses hommes, dans la réalité elles ne participent pas à ces charges (voir infra les cartes postales « EN PROVENCE - Gardians et Gardianettes des Saintes-Maries-de-la-Mer aux Fêtes Provençales » et « EN PROVENCE - Gardians et Gardianetos des Stes-Maries-en-Camargue conduisant un Troupeau de Taureaux (Manade de M. le Marquis De Baroncelli-Javon)»).

Quant à la « gardianne », c'est aujourd'hui un plat camarguais à base de viande de taureau marinée, communément appelée daube de taureau de Camargue.

Document No 9

 

Carte postale noir et blanc du début des années 1920 d'après la date de l'événement représenté. Dos divisé.
Légende en haut de la carte, le long du bord : « 365 En PROVENCE - Gardians et Gardianettes des Saintes-Maries-de-la-Mer aux Fêtes Provençales».
La photo est censée avoir été prise le 26 septembre 1920 lors de la fête d'inauguration de la statue de Mireille, place Frédéric Mistral aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Manadiers, gardians professionnels ou amateurs et leurs proches sont de la partie. Chaque cavalier du défilé de la Nacioun Gardiano (7) est en chemise et cravate, avec en croupe une jeune personne en costume d'Arles. Selon Georges Martin, auteur du livre La Camargue "gardianne" au temps passé (chez l'auteur, 1975), le couple au centre agrège Daniel Castelnau et Maguelonne de Baroncelli, la cadette des filles du marquis de Baroncelli.

(7) La Nation gardiane, pour reprendre son nom en français, est une association fondée en 1909 afin de « maintenir et de glorifier le costume, les us et les traditions du pays d'Arles, de la Camargue et des pays taurins ». Elle remplace le Coumitat vierginen (Comité de la fête des vierges) créé en 1904.par Folco de Baroncelli pour faire revivre le costume des femmes du pays d'Arles en permettant aux gardians à cheval d'accompagner des jeunes filles habillées en Arlésiennes à la fête des vierges ainsi qu'aux autres fêtes méridionales.

 

Document No 10

 

Carte postale noir et blanc des années 1900 (une édition en sépia de la même carte porte, côté vue, l'inscription manuscrite Le 17/5/908 (le 1 manque), ce qui confine la publication du support à la décennie 1900. Le dos divisé postule une publication postérieure à 1903.
La légende est explicite : « EN PROVENCE / Gardians et Gardianetos / des Stes-Maries-en-Camargue / conduisant un Troupeau de Taureaux / (Manade de M. le Marquis De Baroncelli-Javon) ». Plusieurs couples montés et des gardians sans cavalières se tiennent à distance respectueuse des bêtes dans l'arène. L'allure n'a rien à voir avec celle de l'abrivade.

 

Documents No 11 et 12

 

Carte postale en noir et blanc antérieure à 1904 (dos non divisé portant la mention « Ce côté est exclusivement réservé à l'adresse » sous les en-têtes RÉPUBLIQUE FRANÇAISE et CARTE POSTALE).
Légendage :
- en bas, dans la moitié gauche, « En Prouvenço – Uno Manado dé Biou » et Phototyp. E. Lacour. – Marseille ;
- en bas, dans la moitié droite, le quatrain provençal « O gardianeto, / Tant poulideto. / De voste gaubi lei biou rous / Devenon touti amourous ! » (O gardianettes, / Si joliettes. / De votre grâce les taureaux roux / Sont tous amoureux fous !, traduction personnelle).
Cette vue vise à asseoir la fiction de la « gardianette », revêtue du costume d'Arlésienne et juchée en amazone, assistant les gardians dans la surveillance des taureaux. Si leur monture détale brusquement, ces jolies cavalières, avec leurs deux jambes du même côté de la selle, feront la culbute. Au centre, le gardian, sans doute peu rassuré, tourne la tête vers la masse noire, compacte, du troupeau. Il tient la hampe de son trident en oblique, le fer en bas.
Dans une variante de la même scène, le gardian disparaît du premier plan pour rejoindre son collègue à l'arrière du troupeau. Les deux gardianettes occupent, seules, le devant de la scène. La strophe s'adapte au changement : « Li gardianeto / Tant lougiereto, / Trépasson li plano à chivau / Eme lis alo dóu mistrau » (Les gardianettes / Si légerettes, / Traversent les plaines à cheval / Sur les ailes du mistral, traduction personnelle).

 

 

3.3 - La femme du gardian

Loin des jolies et élégantes « gardianettes » des fêtes arlésiennes et saintines des premières décennies du XXe siècle, l'épouse du gardian est dans la réalité la compagne d'un simple ouvrier agricole et, en tant que telle, doit s'occuper des corvées indispendables à la vie quotidienne dans une cabane sans eau courante, ni gaz ni électricité : approvisionnement des jarres ou de la citerne en eau douce, collecte du bois pour le chauffage et la cuisine, lessive, etc. C'est ce que corrobore cette insolite photo, parue en 1926 en première page de couverture du Petit journal agricole, avec comme légende « EN CAMARGUE. – LA FEMME DU GUARDIAN » (8). Considérons cette couverture comme un hommage rendu à une modeste mais vaillante paysanne.

(8) Avec une belle faute d'orthographe : « guardian », avec un « u », est un mot anglais..

Document No 13

 

Photo de couverture du No 1542 de l'hebdomadaire Le Petit journal agricole du 24 janvier 1926.

4 - LE STATUT SOCIAL

Au XIXe siècle et au tout début du XXe, le gardian ou bouvier est un ouvrier agricole occupant le bas de l'échelle sociale du monde rural camarguais. Il appartient à la masse des manouvriers qui louent leurs bras dans les campagnes françaises. Il est attaché à un domaine, le mas, et travaille sous les ordres d'un régisseur (baile-gardian), sinon du maître lui-même (mèstre ou pelot). Il n'est propriétaire ni de son cheval (lequel appartient à la manade), ni de son logement (qui est construit par un artisan sur les instructions du maître et qui peut aller de la cabane de planches à la maison en dur en passant par la cabane de sagne).

Document No 14

 

Agrandissement de détail d'une carte postale des années 1900 insérée dans la deuxième partie de notre étude L'évolution de la cabane camarguaise au XXe siècle d'après des cartes postales et photos anciennes. Selon la légende de cette carte, on a affaire à un groupe de gardians dans l'attente de la ferrade à l'Amarée aux Saintes-Maries-de-la-Mer, en fait le manadier Folco de Baroncelli (à droite) et ses gardians : deux cavaliers arborant chacun un trident (au centre) et deux pâtres s'appuyant chacun sur un bâton planté (à gauche). Le manadier lui-même, serrant fermement la hampe de son trident planté sur le sol, s'affirme sinon comme gardian du moins comme cavalier.

 

5 - L'ÉQUIPEMENT

L'activité principale du bouvier est d'une part de garder les taureaux (bious) lorsqu'ils se sustentent, ce qu'il fait à pied et avec un bâton court (calos) généralement en frêne – on parle alors de « garde faite à bâton planté » – et d'autre part de trier le bétail, ce qu'il fait à cheval et avec une pique terminée par un trident (ficheiroun), longue hampe de frêne ou de châtaignier de 2,20 m à 2,50 m de long, armée d'une douille conique en fer forgé (ferri) à trois pointes. Pour cette raison, le gardian est souvent appelé gardo-bèsti (« garde-bêtes »).

Document No 15

 

Carte postale noir et blanc antérieure à 1904 (dos d'un seul tenant et réservé à l'adresse). Le côté illustré porte, dans sa partie nuagique, l'ajout manuscrit « Le 22 8br 1905 » mais un autre exemplaire de la carte porte, sur le côté de la vue, la date manuscrite « Le 7 Août 1902 ».
Cette carte, qui représente « Le doyen des Gardians », fait partie de la série de cartes illustrées poétiques publiée sous le titre Ma Provence par le poète et romancier provençal Jean Aicard (1848-1921) au tournant du XXe siècle.
Transcription du poème signé Jean Aicard :

Quand il lui plaît de faire un signe du trident,

Son peuple de taureaux et d'étalons sauvages

Se lève d'épouvante et change de rivages.

Sa longue lance oblique, au fer trois fois mordant,

Est un despote, il est roi de Camargue, il commande

Les deux Rhônes, la mer, les marées –- et la lande.

 

L'intérêt ethnologique de cette carte réside principalement dans le spectacle qu'elle donne de la tenue du « doyen des gardians » : « Les sabots, les "gamachos" (les bas) aux jambes et le ciré derrière la selle : le gardian au début du [XXe] siècle », s'exclame Jacques Durand dans son livre André Bouix : gardian de Camargue, paru chez Stock en 1980.

.

On note que le doyen des gardians porte son trident sur l'épaule, en oblique, alors que dans d'autres cartes postales ses collègues posent avec leur trident fiché verticalement sur le sol.

C'est avec son trident que le bouvier se fait obéir des taureaux, en particulier lors du triage du bétail en vue d'une course. Il bénéficie également du concours d'un bœuf pacifique, le dontaire (« le dompteur »), dont le collier de bois porte une grosse clochette.

Photo de teinte sépia tirée d'un article intitulé La Camargue, patrie des "Guardians" [sic, lire « gardians »] ou Cowboys de Provence, publié dans une revue grand public en 1937. La légende dit : « UN TYPE DE GUARDIAN, armé du «fichieroun » [sic, lire « ficheiroun »] ou fourche qui est l'insigne de ses fonctions ».

La photo nous fait voir de près, en haut de la hampe de l'instrument, la douille en fer terminée par un trident à pointes courtes : un croissant à deux pointes aigües:avec au centre une pointe plus ramassée.

Un autre outil est le seden, corde tressée avec du crin de jument et servant de lasso pour capturer le cheval dans la manade et de licol pour l’attacher.

La selle gardiane dérive de la selle à piquer française (encore en usage au Cadre Noir de Saumur) et comporte un troussequin élevé en forme de dossier (à l'arrière) et un pommeau également élevé (à l'avant).

Carte postale photographique des années 1950-1960 (bordure dentelée). Légende au verso : MAS-THIBERT (B.-du-R.).. / Salarié-Gardian. (dans l'angle supérieur gauche) et Editions - Photo LYZON / Alpes-Côte d'Azur-Océan (dans la séparation verticale).

Cet édifice en forme de cabane de gardian est en fait la sellerie où l'artisan Jean Mison (9) fabriquait des selles pour les gardians, professionnels ou amateurs, et les auberges cavalières. Entre la large baie vitrée éclairant la pièce uniquer et le fenestron, on lit : SELLERIE / JEAN MISON. Au cas où un doute subsisterait quant à la fonction du bâtiment, deux selles en cuir sont exposées sur des tréteaux.

 

(9) Sur Jean Mison et son atelier de sellerie, cf. Salva, Selliers de Camargue, sur le site Bouvines et Traditions, 10 septembre 2008. L'édifice existe toujours mais agrandi d'une pièce supplémentaire en pignon et d'une pièce basse en retour.

Les étriers du gardian sont en forme de cage car ils devaient accueillir les sabots de l'ouvrier agricole et permettre à ce dernier, en cas de chute, de se dégager facilement et de ne pas rester accroché.

Une besace (brasso) lui sert à emporter sur son lieu de travail repas, boisson ou menus objets dont il a besoin.

Un ciré pour se protéger des averses peut faire aussi partie de sa panoplie.

 

6 - L'HABILLEMENT

6.1 - Avant la mode gardiane

Au tournant du XXe siècle, « le gardian de Provence n'a pas de tenue spéciale particulière au métier, il a pantalon (braio) et gilet (courset) en peau de taupe, étoffe beige [...], ou bien en peau de diable, étoffe très solide, indéchirable, à petits carreaux noirs et blancs ou bien gris et blancs, [...] parfois [...] en veau mort-né avec le poil », note l'ethnologue Carle Naudot, ajoutant que « le chapeau n'est pas porté couramment » (10).

Le gardian porte non pas une ceinture mais une taïole (taiolo), bande de flanelle ou de laine large de 20 cm et longue de 2 m enroulée plusieurs fois autour de la taille pour retenir le pantalon et serrer les reins.

(10) Carle Naudot, Camargue et gardians, Parc naturel régional de Camargue, 1977, 213 p. (ouvrage posthume, terminé en 1948 mais publié seulement en 1977), p. 45.

Des cartes postales des premières années du XXe siècle montrent des gardians en sabots et casquette qui ont l'allure d'ouvriers agricoles.

Document No 16

 

Carte postale postérieure à 1904 (dos divisé). Légende : « 3806 - Manade des Frères Desfonds. Le gardian [en] tenue d'hiver ». Éditeur : Phototypie E. Lacour. - Marseille.
Dans cette vue de la manade des frères Desfonds à Port-Saint-Louis-du-Rhône, l'arrière-plan est occupé par un ensemble hétéroclite de bâtisses utilitaires. De gauche à droite : l'avant d'une cabanette en planches, le pignon d'une cabane en sagne dont les deux pans de toiture n'ont guère plus de 15° de déclivité, la souche de cheminée et le faîtage d'une toiture en sagne, un petit enclos carré délimité par quatre piquets et des cloisons de sagne, et enfin la croupe arrondie d'une haute toiture en sagne qui domine toutes les autres (en passant, notons que le ciel a été découpé assez maladroitement par l'imprimeur).

On remarque que la tenue du gardian (en particulier sa casquette) est bien loin des canons vestimentaires qu'allait préconiser le marquis de Baroncelli. En ce début du XXe siècle, le bouvier de Camargue a, malgré la pose, l'allure sobre d'un ouvrier agricole monté. Et il n'est pas exclu que la petite cabane de planches – qui n'est pas sans évoquer la cabane sur roues du berger (11) – soit son logement.


(11) Cf. Christian Lassure, La roulotte de berger d'après des cartes postales et photographies anciennes, dans la revue L'Architecture vernaculaire, tome 38-39 (2014-2015), CERAV, Paris, 30 janvier 2014 (http://www.pierreseche.com/AV_2014_lassure.htm).

 

Document No 17

 

Carte postale noir et blanc antérieure à 1904 (dos non divisé). Légende, côté vue : « 112 - Dans le Languedoc - Cabane de gardians et Bouâo pour les taureaux de la manade Papinaud ». Éditeur : Cabanis E. Nimes.
Ce que l'on voit sur cette carte postale a de quoi surprendre : la « cabane de gardians » n'est rien moins qu'une cabane de planches à un versant de toiture, sans rapport avec les cabanes de sagne associées à ce métier dans les premières décennies du XXe siècle, comme celles de la manade Baroncelli.
Le « bouâo » (bouvau) est l'enclos aux taureaux (en français le toril) dont on aperçoit la clôture de bois à l'extrême droite.
La scène est posée, les gardians et le cheval sont statiques. Le personnage armé d'un trident devant l'entrée est vraisemblablement le gardian Gédéon Mérignargues, dit l'Embu, visible aussi sur une autre carte du même éditeur (No 113). Il est reconnaissable à sa chemise blanche à col rond.
Le gardian à cheval est sans doute le gardien François, que l'on aperçoit, coiffé du même chapeau aplati, sur deux autres cartes de l'éditeur nîmois E. Cabanis. Sa tenue de travail est encore bien éloignée de celle élaborée plus tard par le marquis de Baroncelli pour les fêtes gardianes.

 

Document No 18

 

Carte postale noir et blanc antérieure à 1904 (dos non divisé, exclusivement réservé à l'adresse). Légende côté vue : en bas, au milieu de la bande nuagique, « 105 - Dans la Crau - Maisons des Gardians de la Manade de l'Audience » ; en dessous, à l'extrême gauche, Cabanis E. Nîmes.
Point de cabanes de planches ou de sagne ici, les gardians, qui prennent la pose debout à côté de leur cheval, sont logés dans une véritable maison en dur, à savoir un pavillon sans étage, à façade en pignon et couvert de tuiles canal. L'édifice est partagé selon sa ligne de faîte, en deux logements jumeaux, symétriquement opposés (un sous chaque versant) et ayant chacun son entrée et une fenêtre dans le pignon.
Les trois personnages sont désignés, dans la légende d'une carte postale du même éditeur et de la même époque, comme étant « BENOIT avec ses Compagnons ANJOUIN et COUSTILLÉ ».

 

Document No 19

 

Carte postale noir et blanc antérieure à 1904 d'après son dos non divisé portant l'inscription « Ce côté est exclusivement réservé à l'adresse ». Légende, côté vue : en bas, dans la bande nuagique, « 3. En CAMARGUE. – Le Gardian Cabern du Mas de l'Amarée » (lire Caberne). À l'extrême droite, B. F. CHALON-S-SAONE.
Le gardian Caberne est vraisemblablement sous les ordres du manadier Baroncelli, propriétaire de la manade du même nom et locataire du mas de l'Amarée depuis 1900. Sa tenue vestimentaire est celle de son métier : bonnet casquette, ou bonnet à visière, en laine sur la tête, veste longue, gilet, chemise, jambières au pantalon, liées par de la ficelle, sabots aux pieds. Le mégot au bec et la besace en bandoulière, notre gardien tient, appuyé contre le sol, l'attribut emblématique de sa profession, le trident.

 

Document No 20

 

Carte postale en noir et blanc postérieure à 1904 (pas de bande nuagique). Le côté réservé à l'adresse et à la correspondance n'est pas disponible. Légende en haut de la vue, sur la gauche : « 1 - EN CAMARGUE - Un guardian (sic) de taureaux ». Une inscription illisible se devine en bas à droite. Aucune indication de lieu ni de manade n'est disponible.
Le gardian est en tenue d'été : chemise blanche aux manches retroussées, taïole (à défaut d'une ceinture) retenant son pantalon. Si la taïole (12) est une pièce du costume provençal, il faut savoir que son usage n'était pas limité à la Provence puisqu'elle était portée autrefois dans toute la France par les paysans et les ouvriers. Rien d'insolite à ce que notre gardian camarguais en porte une.

(12) Le mot français est un emprunt du début du XIVe siècle au provençal talhola, du latin taliare, « tailler », ou du latin tardif taliare.

 6. 2 - La mode gardiane

« Nous nous vêtirons à la mode gardiane » (Rul d'Elly, Chant de guerre).

C'est le marquis de Baroncelli, promoteur du folklore camarguais dans les trois premières décennies du XXe siècle (13) qui impose aux gardians amateurs, jeunes gens tous fils de pelot (propriétaire ou fermier), un costume bien précis, afin de donner plus d'unité et d'allure à leur troupe (chourmo) lors des fêtes gardianes où ils caracolent, une jeune Arlésienne coiffée en croupe.

Ce costume comprend :
- une veste de velours noir à soutaches (galon servant à cacher les coutures d'un vêtement),
- un pantalon étroit en tissu « peau de taupe » avec liseré noir,
- une chemise voyante à grands carreaux,
- une bande de tissu enroulée plusieurs fois autour de la taille, dite taïole,
- pour se protéger de l'insolation, un grand chapeau de feutre noir à larges bords, dit valergue (valergo), fabriqué à Lunel dans l'Hérault et popularisé par Frédéric Mistral,
- une cravate, ou régate,
- pour se protéger de la rosée ou mouillure du matin, des jambières, ou gamaches, en étoffe de laine à carreaux.
Pour la veste, le marquis se serait inspiré soit de la veste russe de son ami le peintre Ivan Petrovitch Pranishnikoff – velours, passepoilée, revers de soie rouge –, soit de la veste noire portée par un certain M. Larnac lors de parties de chasse.

(13) Sur le rôle de Folco de Baroncelli dans l'invention des traditions gardianes, cf. Robert Zaretsy, Cock and Bull Stories: Folco de Baroncelli or the invention of the Camargue, University of Nebraska Press, 2004 : « Just as the political and intellectual elite of the Third Republic "invented" a certain kind of France, so too did a coterie of southern writers, including Baroncelli, "invent" a certain kind of Camargue. Baroncelli recast the Camargue as "le far-west" of France, creating the "immemorial" tradition he battled to protect ».

Document No 21

 

Carte postale noir et blanc représentant « Trois jeunes cavaliers de la NACIOUN GARDIANO » aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Dos divisé. Deux éditeurs sont indiqués sous la vue : Charles Bernheim, de Nîmes, et Pioch, marchand de tabacs, des Santes-Maries.
Le document est manifestement postérieur à la création, en 1909, de l'association La Nacioun Gardiano par Folco de Baroncelli pour « maintenir et glorifier le costume, les us et les traditions du pays d'Arles, de la Camargue et des pays taurins ». On retrouve, dans l'accoutrement des trois cavaliers, des éléments du costume préconisé pour les fêtes : chapeau, chemise, cravate, taïole. La monture de gauche fait penser davantage à un cheval de course qu'à un camargue.

 

Document No 22

 

Carte postale noir et blanc des années 1950, due à l'éditeur Gaby. Le côté réservé à l'écriture n'est pas disponible.
Ces deux amateurs distingués portent une tenue d'apparat : chapeau de feutre à large bord, veste de velours à liseré clair, foulard noué autour du cou, pantalon étroit de teinte claire. Le cavalier de droite laisse voir sous sa veste un gilet boutonné blanc. Aucun trident à l'horizon.

À partir des années 1950, la tenue de travail des gardians professionnels ou amateurs faisant l'objet de cartes postales les fait ressembler à des cowboys de l'Ouest américain.

Document No 23

 

Carte postale noir et blanc des années 1950 d'après ses bords dentelés (arasés à la reproduction car très abîmés).
Sans sa pique tridentée, ses étriers à cage et son lasso (seden) enroulé sur la partie avant de la selle, le gardian de la photo pourrait très bien passer pour un bouvier américain, ou cowboy, sorti tout droit d'un film hollywoodien des années 1950 : chapeau à bords retroussés, chemise à carreaux, pantalon étroit de teinte claire avec liseré le long des jambes.
Pour bien marquer que la scène se déroule en Camargue, le photographe a fait poser le gardian devant un bâtiment bas au toit recouvert de rangées de javelles de sagne, censé évoquer la cabane camarguaise.

À la même époque, une série de cartes postales aux bords dentelés s'éloigne du stéréotype du gardian et de son Arlésienne en croupe et met en scène une authentique « gardiane », aux allures de cowgirl, montant en selle devant ce qui est, semble-t-il, la « cabane du boumian » (la cabane du bohémien).

Document No 24

 

Carte postale des années 1950-1960 (bords dentelés).
Avec comme toile de fond ce qui semble être la cabane du Boumian fraîchement construite, un cavalier et une cavalière se tiennent aux côtés d'un cheval de race Camargue portant une magnifique selle à pommeau et troussequin. Finie l'image d'Epinal de la jeune Arlésienne coiffée montant en amazone derrière son compagnon, c'est une véritble cavalière, en tenue de gardian que l'on peut admirer ici : pantalon étroit à liseré latéral, chemise à longues manches, foulard autour du cou, chapeau à large bord, jambières de protection. Notre cavalière apparaît, seule ou accompagnée, sur plusieurs vues prises le même jour : à cheval sur la passerelle de rondins ou au bord de la roubine, ou à pied, flattant sa monture, un gardian à ses côtés.

7 - LA MONTURE

Dans les premières décennies du XXe siècle, le cheval à robe blanche, dit camargue, s'impose dans les cartes postales représentant le gardien de taureaux et le manadier dans leurs diverses activités. Lorsqu'il se fait photographier à cheval, Folco de Baroncelli, le manadier de l'Amarée, apparaît systématiquement sur un camargue blanc.

Document No 25

 

Carte postale noir et blanc des années 1900-1910. Légende : Stes-MARIES-de-la-MER / Le Marquis de Baroncelli Javon à sa Manade de Lamarée (sic). Éditeur (en bas, à gauche) : Nimes, Ch. Bernheim, phot.-edit.
Le marquis pose ici en tant que manadier, aucun trident de gardian n'est visible. On compte cinq taureaux

D'autres dans le métier sont plus enclins à monter un cheval à robe foncée. Ainsi, dans les cartes postales aux gardianettes (voir supra), deux chevaux sur trois ne sont pas des camargues. De même, dans la carte postale des gardians de l'Audience (voir supra), le gardian Benoit pose à côté de son cheval de couleur. Également, sur la carte des trois jeunes cavaliers de la Nacioun Gardiano (voir supra), un des membres de la petite troupe est juché sur un cheval qui contraste, par la robe et l'allure, avec les camargues trapus de ses compagnons. Enfin, Le Pouly fils, manadier du Mas d'Icard, se fait photographier sur une monture à la robe foncée à côté de son gardien juché sur un camargue gris.

Document No 26

 

Carte postale noir et blanc des années 1900-1910 (un autre exemplaire porte un tampon de la poste de 1917). Dos divisé. Légende (dans l'angle inférieur gauche, en lettres rouges) : 12 - LE POULY FILS / et son gardien / choisissant une Course / dans sa Manade / du Mas d'Icard / CAMARGUE. Édition : Collection J. Poirey.
Dans cette vue à la composition triangulaire très étudiée, le manadier, en gilet et veston, monte un cheval à la robe foncée tandis que son employé, en chemise et gilet, le trident planté en terre, est juché sur un cheval camargue bon teint. À l'arrière, la masse noire des taureaux et la palissade du fond nous suggèrent la destination du lieu : un bouâo ou toril.

 

 

En même temps qu'elles popularisent l'image du « gardien » puis « gardian » de taureaux, les cartes postales anciennes, notamment celles de la manade de l'Amarée, font connaître la cabane de sagne en tant que logement du bouvier camarguais. Quand, dans les années 1890, Folco de Baroncelli loue le mas de l'Amarée aux Saintes-Maries-de-la-Mer pour en faire son quartier général (14), il se retrouve avec deux cabanes de sagne, une petite et une grande, au pignon en dur : elle serviront d'habitation à deux de ses gardians.

 

Par la vertu de l'image (cartes postales mais aussi illustrations de livres et de revue), ces deux cabanes deviendront l'archétype de la cabane de gardian, et ce d'autant plus que Folco de Baroncelli, obligé de quitter l'Amarée en 1931, fera faire une copie du mas et de ses deux annexes pour son nouveau mas du Simbèu.

 

(14) Baroncelli se lance dans le métier de manadier en 1891 en achetant des chevaux et des taureaux pour pouvoir constituer sa manade. En 1895, il créé la manade « Santenco » avec du bétail acheté à la manade Papinaud, noyau qu’il étoffera en 1899 avec une partie de la manade Dijol père. Il quitte alors la maison qu'il loue avec son épouse aux Saintes-Maries-de-la-Mer pour s'installer, également en location, au mas de l'Amarée, vaste propriété comprenant 200 hectares d'herbages à taureaux et de chasse.

 


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© Christian Lassure - CERAV
30 mai 2023

 

Référence à citer / To be referenced as :

Christian Lassure
L'évolution de la cabane camarguaise au XXe siècle d'après des cartes postales et photos anciennes - Introduction : le gardian (The evolution of the Camarguaise hut in the 20th century as shown by old postcards and photos - An introduction: the 'gardian')
http://www.pierreseche.com/gardian.htm
30 mai 2023

Introduction : le gardian

 

I - Cabanes entièrement en roseau des années 1900

 

II - Le mas de l'Amarée et ses deux cabanes aux Saintes-Maries-de-la-Mer

 

III - Les cabanes du premier mas du Simbèu aux Saintes-Maries-de-la-Mer

 

IV - Les cabanes du « deuxième mas du Simbèu » aux Saintes-Maries-de-la-Mer

 

V - Cabanes et maisons de pêcheurs en Camargue

 

VI - Les « Cabanes de Cacharel » aux Saintes-Maries-de-la-Mer

 

VII - Cabanes classiques

 

VIII - Intérieurs de cabanes

 

IX - Van Gogh et les chaumières saintines

 

X - Cabanes du front de mer aux Saintes-Maries-de-la-Mer

 

XI - Cabanes hôtelières et maisons à la gardiane

 

XII - Vocabulaire architectural de la chaumière camarguaise

 

XIII - Les auvents dans la cabane de gardian

 

XIV - Les extensions de la cabane de gardian

 

XV - Cabanes représentées sur le plan de la Camargue de 1584

 

 

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