ARCHITECTURE VERNACULAIRE

CERAV

DISPOSITIFS D'IRRIGATION À NONZA AU CAP CORSE (HAUTE-CORSE)

Irrigation devices at Nonza in the Cap Corse region, Haute-Corse

Jean-Pierre Guillet

 

12 -  LES PASSAGES SOUS LA ROUTE

Le réseau des canaux d’irrigation a dû s’adapter, environ vers 1870, à un nouvel élément de la topographie nunzincaise (des travaux préliminaires étaient en train depuis 1868). Il s’agissait de la route qui devait faire le tour du Cap Corse. Sur le cadastre de 1861, elle arrive à l’entrée sud du village. Au nord, où commence ce relevé, on n’y trouve alors que les chemins pédestres traditionnels.

Fig. 1 : Les passages sous la route, reconnus ou supposés, sur le cadastre de 1975. Le nord est à droite.

Taillant dans le vif – entendons par là dans le rocher dur comme tendre –, elle ne s’embarrassait pas d’obéissance aux irrégularités du paysage autant que le faisaient auparavant tous les chemins grands et petits. Elle utilisait l’explosif… Il en a résulté un tracé respectant les règles des moindres pentes et des moindres tournants, entre autres en traversant les parcelles là où ça l’arrangeait. Et qui n’envisageait pas une seconde, quand il rencontrait un canal d’irrigation, d’aménager un pont par-dessus. La montagne ne venant pas à Mahomet, Mahomet est allé à la montagne. J’entends par là que les agriculteurs qui avaient plus que jamais besoin d’arroser leurs cédrats ont dû passer de la seule façon qui leur était possible : par-dessous.

Sur la figure 1, on voit en brun sombre la route en question alors que les chemins sont en brun clair. Les passages en conduits souterrains – repérés ou présumés – sont indiqués par les flèches rouges et affectés de numéros qui renvoient ci-dessous aux descriptions dans le texte.

Fig. 2 : Le canal suspendu supérieur des parcelles Schneider. L'arrondi du mur est dû au logiciel de panorama.

1 - 2 - 3 Les passages au bas du chemin d’Olcani

En 1, quand on regarde à l’ouest le mur de soutènement de la route côté parcelle 479, on voit, à mi-hauteur, des restes d’un canal suspendu (figure 2). De son côté le plus élevé, il recueillait l’eau arrivant d’un conduit sous route appareillé en lauzes (Figure 3). Il partait en pente douce vers le sud sur une quinzaine de mètres. Il devait alors être suivi d’un canal ou d’un conduit traversant l’étroite terrasse vers l’ouest puisque on retrouve sur le mur surplombant la terrasse aval un déversoir utilisant une tuile retournée (Figure 4). N’ayant pas fouillé, je n’ai repéré aucune trace de cette traversée pas plus que je n’ai pu trouver en contrebas la suite du dispositif.
On notera que ce canal en lauzes a été abandonné ultérieurement pour une conduite en acier qui devait elle aussi traverser la route puis suivait exactement le même cheminement au flanc du mur. On dispose là d’un élément d’utilité chronologique dans le cas où on aurait la chance de retrouver mention de son installation, par exemple sur une facture d’achat du tuyau.

 

Fig. 3 : Le débouché du passage sous route No 1.

 

Fig. 4 : Le déversoir au sommet du mur ouest.

Vu sa profondeur, le conduit ne pouvait venir que de l’autre côté de la route. Effectivement, quand on cherche en 2, dans le début du chemin d’Olcani, on découvre, le long du muret qui borde la rampe menant à la maison Luporsi, un canal bien pentu dont l’extrémité basse est sensiblement alignée (selon la verticale) avec une ligne de rupture dans l’édification des murs de soutènement au-dessus de la route. Peut-être en coïncidence avec la position du conduit de descente qui passait ensuite sous celle-ci ?

Fig. 5 : Le canal amont alimentant la première traversée de route.

Mais ce n’est pas la seule traversée qui ait reçu l’eau au bas du chemin d’Olcani. Sur la figure 1, en 3, une flèche signale à l’extrémité nord de l’étroite parcelle Schneider un autre débouchement qu’on voit en figure 6. Il est peu probable qu’on ait affaire à une évacuation du pluvial de la route, d’abord parce que son niveau est bien en dessous de celui de la chaussée contrairement à des évacuations voisines, de niveau elles), ensuite parce qu’on trouve, de l’autre côté de la route, ce qui a pu être l’arrivée d’eau depuis le chemin d’Olcani (figure 7).

Fig. 6 : Second débouchement sous route.

 

Fig. 7 : La probable arrivée d'eau No 2 depuis le chemin.

C’est au niveau de cette structure que le problème se complique. Pour l’exposer, il est préférable de s’appuyer sur le dessin de la figure 8, une photo panoramique étant à peu près impossible à prendre. En haut à gauche, l’escalier A permet d’accéder à la parcelle depuis la route. On voit près de lui, en B, la sortie du passage No 2. Je n’ai pas trouvé en bas du mur, lors de simples inspection de visu, de structure qui aurait pu recueillir l’eau.

Fig. 8 : Dessin de la complexe structure escalier/canaux

Pour descendre dans la terrasse inférieure, on commence par prendre le court escalier C puis celui appelé D. Il aboutit sur un petit palier. On a alors le choix entre le long escalier E qui mène au troisième niveau de terrasses inférieures ou, à gauche, le petit escalier G. Et on a le droit d’être perplexe parce qu’un sixième escalier, H, relie E et G sans qu’on lui trouve une nécessité ou simplement une utilité particulière… La seule explication que j’y voie est qu’il a été installé après coup à travers le mur parce qu’il devait y transiter de fréquentes charges remontant auparavant G pour descendre ensuite E.

Fig. 9 : Le second canal suspendu.

C’est au bas de l’escalier D qu’on trouve l’extrémité inférieure du second canal suspendu de ces terrasses, repéré ici par I. On en a en figure 9 une vue panoramique où il s’étend du premier quart gauche au coin supérieur droit. Au premier chef il semble de facture sommaire, comparé aux autres canaux déjà décrits. En fait il démontre une expertise consommée chez ses constructeurs en panachant des zones où il s’appuie sur le mur en pierre sèche par le biais de lames de schiste – paraissant parfois bien minces et fragiles mais qui ont résisté à des décennies – et d’astucieux soutiens sur les rochers K, le tout en ne sacrifiant en rien aux impératifs de pente qu’impose la topographie.

Au point haut, à droite, il était alimenté par un déversoir ou, plus vraisemblablement un conduit enterré. Mais un frêne blanc a colonisé l’endroit et sa souche (abondamment recépée) ne permet pas de l’observer. Au point bas, il s’enfonce en J dans un conduit ménagé sous le nœud des escaliers et qui débouche en F dans un minuscule bassin de quelques décimètres carrés. Je n’ai pas pu trouver la suite de son trajet (sous l’escalier E ?) mais il devait assurer l’alimentation d’une aire respectable, tant il paraît peu vraisemblable qu’on ait bâti un tel système pour acheminer un filet d’eau riquiqui.

Reste à essayer de classer chronologiquement les deux passages sous la route. Le premier canal suspendu est implanté dans le mur de soutènement bien cimenté de celle-ci alors que le second, I, l’est dans un mur en pierre sèche qui pouvait dater d’avant elle. Mais il n’est pas exclu qu’il ait existé, avant la route, deux dérivations au bas du chemin d’Olcani, alimentant dans les mêmes temps deux étendues de parcelles, l’une un peu au nord du paquet d’escaliers et l’autre sous ceux-ci et au sud. Pour compliquer l’analyse, quand on scrute le bas du mur de la route, on découvre entre les deux passages un fragment de canal à fleur de sol qui le longe. Sa pente va du sud au nord, ce qui laisserait supposer qu’il alimentait I depuis le passage 1. Il faut quand même être prudent dans la mesure où, avec le temps, des petits mouvements de terrain sur ces terrasses hautes et étroites ne sont pas rares.

4 - Le passage présumé vers la première croix

A l’endroit désigné par la flèche 4, juste au nord de la maison Patrizi, on voit, dans le haut du mur de soutènement de la route, à une cinquantaine de centimètres sous la surface actuelle de celle-ci, l’extrémité d’un tuyau en ciment (Figure 10). Il ne peut s’agir d’un déversoir d’eaux de pluie puisque la pente de la chaussée va vers le côté opposé où on ne trouve aucune entrée vers un conduit qui traverserait. À l’est, de très récents travaux d’aménagement d’accès vers une villa ont effacé toute trace de canaux anciens. À l’ouest, par contre, une amenée d’eau en ce point pourrait très bien alimenter un canal sur banquette qui passe un peu au-dessus des réservoirs 1 et 2 pour descendre ensuite vers Concia. Il faudra confronter cette possibilité à quelques examens de terrain plus fouillés et des recherches en archives.

Fig. 10 : Le passage présumé vers la maison Patrizi.

5 - Le passage de la colonne descendante

A une cinquantaine de mètres au nord de 4, du côté est de la route, en dessous d’une villa moderne, descend, le long d’un beau mur de soutènement une colonne de lauzes cimentées (figure 11). Elle semble de construction contemporaine malgré qu’en quelques endroits elle ait été crevée. Un de ces orifices (en haut) laisse apparaître une très moderne canalisation en PVC, ce qui incite à poser le diagnostic d’un système d’évacuation d’eaux usées enjolivé pour « faire traditionnel ». Mais, en regardant dans un autre orifice bas, on découvre le galbe d’un bien familier tuyau en terre cuite aubagnais qui renvoie plus loin dans le passé (figure 12). Et des morceaux de tuyaux gisent également sur le sol.

 

Fig. 11 : La colonne cachant une descente d'eau. À côté, des tessons de tuyaux en terre cuite.

 

Fig. 12 : Dans la colonne aussi, des débris de tuyaux en terre cuite.

On peut penser que l’évacuation a utilisé une partie d’une descente antérieure d’irrigation, d’autant plus qu’autrefois, il y avait au-dessus des terrasses cultivées. Originellement, la tuyauterie n’était pas forcément gainée de lauzes, tout comme nombre de conduits de descente des terrasses que j’évoquerai plus bas.

On est naturellement amené à aller voir de l’autre côté de la route. Pour découvrir que le mur de soutènement comporte un déversoir simple (figure 13) en lauzes et ciment, qui peut fort bien être l’extrémité aval d’une traversée. Par contre je n’ai pas trouvé en dessous trace d’un réceptacle grand ou petit de l’eau qui tombait là, ni la moindre rigole.

Fig. 13 : Le déversoir qui fait pendant à la colonne.

 6 - Le passage présumé sous le réservoir No 30

Dans la première page traitant des réservoirs, à propos du No 30 de Cane Mortu dominant la route, j’avais déjà fait part de mon questionnement au sujet de son conduit d’évacuation vertical. Sa section était suffisante pour fournir un débit surabondant en regard de la petite superficie des terrasses qu’il semblait desservir. Il me semble que le soin apporté à sa construction ainsi que la présence, en dessous de la route, d’au moins un réservoir (à décrire dans une prochaine page) plaide en faveur d’un passage sous la route. Là aussi, j’ai cherché un éventuel débouchement mais le degré de dégradation du terrain ne m’a pas permis de trouver le moindre indice. Il faudra que je reprenne un examen plus poussé de la pente, par exemple en cherchant des tessons de tuyauteries.

7 - 8 Le passage présumé vers la seconde croix

La photo 14, déjà présentée dans la page des conduits de facture industrielle, a été prise au point 6 du plan, dans les terrasses dites « Baldassari ». Ce conduit desservait les terrasses en question mais se poursuivait quasiment jusqu’à la route, autant que l’effondrement du mur de soutènement inférieur et la dégradation de ce qu’il soutenait peuvent permettre de le supposer. La pente aidant, ce conduit devait pouvoir assurer un confortable débit, nettement plus important que ce que la dernière terrasse exigeait.

Il paraît donc probable qu’il y ait eu là aussi un passage sous la route. Un réflexe devenu pavlovien m’a poussé à aller voir de l’autre côté… avec le même résultat que pour le précédent passage présumé No 6. Il a fallu que j’explore un peu plus bas, dans une pente riche en ronces et salsepareilles, pour que la probabilité s’améliore. J’y ai découvert un conduit suivant, sur la surface de la terre, le haut d’un mur de terrasse puis descendant ensuite un escalier (figure 9 des conduits de facture industrielle) pour aller ensuite, via une descente verticale le long d’un mur, vers le grand réservoir qui sera décrit dans une prochaine page.

D’une part la position du conduit Baldassari et  celle du haut de ce conduit semblent plutôt bien coïncider, mais de plus la technique de leur construction pousse à les attribuer sinon au même constructeur, en tout cas à la même motivation : aménager au plus vite une généreuse amenée d’eau, quitte à doter le système d’une fragilité regrettable. On la retrouve d’ailleurs tout en haut des terrasses de Cane Mortu (comme cité dans la page relative à la partie haute du chemin d’Olcani et à sa dérivation). Cette traversée de route paraît alors très vraisemblable, motivée par une décision de mise en culture – ou de renforcement de celle-ci – de cédrats dans les zones de Croce et/ou de Concia. Au plus vite et même en prenant des risques de rupture.

9 - 10 Le déversoir du tombeau Capra-Trojani et le passage vers Navaccella

Son court canal suspendu lui a valu d’être déjà cité dans une page relative à ces ouvrages. J’y émettais l’hypothèse – d’ailleurs extrêmement probable – d’un passage sous la route joignant 9 à 10 en vue d’une irrigation de la zone de Navaccella. Une scrutation, à travers un généreux roncier, du muret bordant la route à l’ouest a confirmé l’ancienne présence d’un canal d’abord sur banquette puis passant en conduit sous deux murets pour assurer la livraison d’eau suspectée. Des informations apportées par Jean-Sylvestre Nugues ont complété ce schéma en situant l’approvisionnement depuis un réservoir lui-même alimenté à partir d’une source localisable le long du ruisseau de Guadini, en dessous du coin de droite de la figure 1.

11 – Le pont par-dessus le ruisseau vers Navaccella

Les archives attestent de l’existence autrefois d’un tel passage (on se référera à la publication de Jean-Sylvestre Nugues dans la revue A CRONICA de l’association Petre Scritte). L’eau arrivait de la droite de la figure 1 depuis un réseau traversant le domaine de l’Aghjola. Les promoteurs n’ont pas hésité à construire un pont en bois supportant le conduit (Me J. Legrand évoque un tronc « grugé ») qui alimentait Navaccella et peut-être au-delà. Les dernières traces de cet ouvrage, les piliers, auraient été emportés par une crue en 1943. Malgré qu’il s’agisse là d’un passage sur ruisseau, il devait bien être précédé d’un passage sous la route, l’eau arrivant depuis l’autre côté où on retrouve une dizaine de mètres d’un canal sur banquette…

Adresses utiles :

(1) Association des amis du site de Nonza, siège social : 20217 NONZA

(2) jeanpierreguillet[at]free.fr


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© CERAV
Le 25 octobre 2009 / October 25th, 2009

Références à citer  / To be referenced as :

Jean-Pierre Guillet
Dispositifs d'irrigation à Nonza au Cap Corse (Haute-Corse) (Irrigation devices at Nonza in the Cap Corse region, Haute-Corse)
12 - Les passages sous la route (The passages underneath the road)
http://www.pierreseche.com/passages_sous_route.htm
25 octobre 2009

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